Inspiré d'une photo de Jackob Tuggener                   

Pourquoi répondre à cette annonce de travail si loin de chez elle? pourquoi Linda s'est-elle précipitée à la gare pour acheter son billet, accepter un rendez-vous dès le lendemain avec le directeur des ressources humaines à 17h, 4 heures de voyage avec un changement, est-ce assez?

Quel vertige l'a conduite jusqu'ici, Le Touquet?

bouteille à la mer

L'histoire a commencé 2 mois plutôt. Elle et son mari étaient arrivés le vendredi soir pour un week-end en amoureux à l'hôtel de la plage du Touquet, séjour censé raviver des liens saumâtres, espoir vite laminé par une dispute assassine dans un décor feutré. Dès le lendemain, Edgar était reparti furieux dans sa Toyota grise, le goût d'un café amer avalé de travers, tandis que Linda était restée bouder à la table du petit déjeuner, émiettant les restes du croissant dédaigné. La table desservie, elle énervée, raidie sur sa chaise à la perspective d'une matinée gâchée, à attendre le revirement de son mari comme tant d'autres fois, accoutumée à ses crises de macho susceptible.

Cette fois il ne revint pas. Et d'ailleurs n'était-ce pas ce qu'elle désirait au fond, en finir malgré les souvenirs et la douleur d'un amour propre piétiné?

Le froissement des nappes, les convives exilés, elle, debout près de la véranda, regarde les mouettes s'enfuir, elle, colère, elle, triste. Sortant de sa torpeur dans un tressaillement de tout son corps, elle rejoint la chambre, déterminée. Vive, elle passe son maillot de bain en riant effrontément, se cabre devant le miroir de l'armoire, drap de bain sur ses épaules, et quitte l'hotel en courant. Sur la plage, elle abandonne sa serviette et se jette à l'eau malgré un ciel timide d'octobre. Le froid olympien de l'océan l'enserre, seul ce contact violent rétracte son humeur destructrice. Respiration coupée, offerte à la sommation. Elle le voudrait soumis, mendiant des excuses. Non il ne reviendra pas! Déçue, elle le maudit. Renonçant à la défaite, elle s'enhardit: non elle ne pliera pas, ne l'appellera pas, finira le week-end comme prévu ici, et rentrera avec le dernier train du dimanche. Elle doit affronter le manque et la blessure. Ce soir même, un nouveau plan: elle rejoint le camion snack « chez Pepsi » en bord de plage, debout, bière à la main, frites dégoulinantes de mayonnaise, tacher la manche de son imper, s'en barbouiller les lèvres jusqu'à son nez et enchaîner d'un steak haché au cheddar dégénéré puis, le ventre plein, siffloter en se curant une oreille, rire en caressant ses dents, des graines de sésame coincées, piétiner le papier tout gras et s'asseoir sur un muret sale. Tout ce qu'il détestait, vengeance oblige. Des regards vides autour d'elle. Des couples qu'elle croit heureux. Elle se sent misérable.

Linda a passé cette nuit-là à traîner ses pieds le long de l'océan jusqu'à tomber de dépit et se répandre sous une lueur blafarde de mauvaise lune dans un sable douteux d'arrière saison.

 Elle a récupéré entre deux sanglots un papier chiffonné dans une poche plastique bien ficelée que lui a tendu Pepsi: « un message ..pour vous..., peut-être » . Main vague à l'âme, elle l'a tripoté puis enfoui dans la poche de l'imperméable avec le kleenex à jeter.

Le sachet oublié l'a suivie à Paris, dans la chambre mansardée prêtée par une amie; il a réapparu chez la dame du pressing, c'était un jeudi soir en rentrant du travail: « vous aviez ceci  dans une poche… Ah merci ». Au bord du lit, apéro agrémenté de cacahuètes. Elle sort de son sac le plastique récupéré, l'essuie, découpe la ficelle, et en extrait le papier frippé. Cela lui prendra la soirée pour décrypter le message à demi effacé: Tony, un marin désespéré et un défi: «si d'ici trois mois je n'ai pas de réponse, je ne plierai plus les voiles dans mon pays, et une date: 10, el cafe del nino, Brasilia. ».

 Quoi quand 10, de quel mois de quelle année? 

 Intriguée, elle se prend au jeu du mystère.

Elle se remémore ce Pepsi qui le lui avait mis entre les mains, au Touquet précisément.

Aller vite maintenant.

bouteille à la mer

 2 mois ont passé, et soudain cette annonce: une aubaine, le destin? Elle veut y croire.

 Quel bus prendre pour rejoindre les usines Kolmer pour cet emploi de coursière auquel elle a postulé ?

Elle est accompagnée d'une valise bleu foncé qu'elle confie au guichetier de la gare le temps de l'entretien. Le directeur la reçoit sans attendre :

 « Vous venez de loin », dit-il avec une pointe de soupçon, «pour quelle raison avez-vous répondu à cette offre? affaire privée j'imagine »,

(Elle, très motivée en tailleur fraise) :« Oui »

« Vous avez de bonnes références mais ici c'est un emploi sous évalué pour vos capacités » ajoute-t-il sceptique

« Au contraire la course à vélo est une passion ! Et je découvrirai la région!»

« Après tout c'est vous qui voyez! Le poste à pourvoir est urgent, la coursière a été écrasée par un camion, le chauffeur éméché ne l'avait pas vue arriver au carrefour, à midi, un apéro de trop sans doute! Une extrême prudence est de rigueur tout en étant rapide. Les commandes ne souffrent pas de retard et nous fournissons tous les ateliers des alentours, il y aura des kilomètres à  parcourir! »

« Je suis raisonnable et sensée, très concentrée et et j'aspire à cet emploi en extérieur. Résistante à l'effort, j'ai participé à des courses cyclistes il y a quelques années!

« La vie ici est plus terne! »

«  Mais j'adore la mer! »

 « Comme vous voulez, je vous prends à l'essai... demain matin 6h30? Vous logez où? »

 « Je comptais trouver un hôtel ou... »

 « Une pension, chez mamy Ninon, ça vous irait?  J'appelle.... c'est d'accord, une chambre mansardée..200F près de la gare, je vous y emmène, allons récupérer votre bagage auparavant.. »

 

Linda est montée dans la voiture du Directeur, un siège enfant à l'arrière. Il est bedonnant devant son volant, manque d'entraînement pense t'elle.

Il la devine: « Je devrais pratiquer un sport pour avoir votre ligne mais le travail, la vie de famille, on ne s'appartient plus » ajoute t-il en la regardant de biais tout en conduisant sa peugeot 206 noire bien lustrée.

Il s'arrête devant une maison ancienne au balcon fleuri de chrysanthèmes, c'est bientôt la saison..

 « Il se fait tard, mademoiselle, à demain » dit-il en la laissant sur le pas de la porte, en train de sonner.

 Le lendemain dans les travées de l'usine, la nouvelle est gentiment zyeutée, des bonjours de tête défilent tandis qu'elle s'avance vers le bureau du directeur...

 bouteille à la mer

3 semaines déjà qu'elle arpente leTouquet, ses environs et sa plage par tous les temps.

Le camion snack chez Pepsi a disparu sans laisser de traces.

Elle s'est fait des copines mais reste seule le plus souvent: le samedi, c'est pour la poste restante,

Elle goûte les lettres de Tony aux improbables timbres, qui arrivent parfois une semaine après, guettant l'annonce de son retour et auxquelles elle répond passionnée. Le dimanche, le secret est bien gardé, et les copines, malgré leurs tentatives, ont cessé de l'importuner. 

Aujourd'hui, elle boue en ouvrant un mandat-lettre datant d'il ya 3 jours: dans sa missive, Tony lui indique «renseigne-toi au port, je serai à bord du Camargo d'ici quelques jours!». Bien sûr elle s'y précipite, hélant le capitaine qui lui confirme: « Ce bâtiment est prévu  pour dimanche prochain ».

 bouteille à la mer

 Un dimanche bien particulier??!!!

tuggener afficheCe dimanche-là justement, Aurélie, sa voisine dans la pension de mamy Ninon, fine mouche, sent qu'il se trame quelque chose dans la vie de Linda, à ses silences, ses retards, ses absences dans les conversations durant les dîners pris ensemble au rez de chaussée.  Elle l'a suivie en douce, l'appareil photo dans son sac, piquée par la curiosité et pour épater les autres pensionnaires friands de cachoteries à dévoiler.. Mais celle qui est le plus épatée, c'est elle.

Sur le cliché qu'elle prend, on voit Linda flotter au-dessus des cabanes de plage, ses jambes puissantes l'entraînent vers la jetée, elle irradie le sable de volutes, les grains d'or s'immescent dans ses espadrilles, elle s'étire au-devant d'une corne de  brume imperceptible qui s'enfle à la dimension de ses pas, son jupon se libère, elle court toujours plus vite...vers qui?  Aurélie le saura, enfin. Elle range l'appareil et se met elle aussi à avancer vers la jetée.

Au bout, Linda s'est arrêtée net. Un cargo immense bouche l'horizon, son nom? le Camargo! Son cœur saute de joie de peur et de risque, il est là, elle le sent si intensément.

Des ombres se découpent dans le ciel gris permanent. Lequel? D'ici elle ne peut qu'imaginer: il doit manoeuvrer pour jeter l'ancre, préparer les canots qui vont atteindre le ponton, ranger sa cabine pour la recevoir. Il est grand, le teint hâlé, les muscles dessinés par les cordages manipulés, elle en est sûre,  bien qu'il ne lui ait pas envoyé de photo. Il est beau de ses paroles, il est beau de ses rêves, il est beau de ses pensées.

Elle se souvient: une bouteille à la mer échouée sur un comptoir du Touquet, un message avec un n° de téléphone. De retour à Paris, un dimanche pluvieux, trop mélancolique à son goût, dans une cabine elle a osé...., le nom du café, « portugès? El nino? », il a quitté le Brésil, « prochaine destination? Pobox Islas Canarias»,  poste restante, début d'une série ..

Elle c'est la poste du Touquet sans dériver, elle c'est le point d'ancrage entre les océans. Presque 2 mois qu'ils s'écrivent, se racontant au plus intime, flirtent dans leurs têtes et inventent leurs corps, impatients .

Pour le passeur des mers, sa carte désormais file vers elle, sa nouvelle étoile, sa bouteille à la mer. Il a tenu son pari, le naufrage évité, elle est devenue son nord son sud son est et son ouest, ils vont se rencontrer.

 La corne s'apaise, Linda demeure interdite. Comme si d'un coup le vent dégonflait son jupon, elle a soudain froid, esquisse des pas en arrière, on la voit toujours de dos, un dos hésitant.

Aurélie suit les mouvements de son cœur planquée derrière des mâts de yacht, près du but, fébrile elle aussi...

bouteille à la mer

Non elle ira jusqu'au bout.

 Linda désarmorce le doute qui la gagne, avance jusqu'au ponton, une barque accoste chargée

d' hommes délavés, lessivés de vies en mer.

Elle s'approche, les renifle, interroge: « Vous venez du Camargo? Connaissez-vous Tony? »

Un ciré orange lui tend la main : «oui c'est le commandant de bord qui nous envoie, c'est vous Linda? ». Les dents du marin s'écartent en un sourire chargé d'embruns, « je suis chargé de vous ramener à bord ».

 « Sans effets personnels?  Votre passeport au moins? »

« Mes papiers, oui ... »

 Enivrée par son audace, elle monte à bord, ça tangue, l'homme lui passe une veste de secours orange, ça sent le poisson sous ses pieds ramollis, le cargo happe la ligne de fuite, plus d'air plus de terre, seul ce vaisseau de fer, de mâts, de voiles repliées, gigantesque ...

Aurélie s'est avancée vers la jetée et n'en croit pas ses yeux « Mais où va-t'elle, quel est ce bateau, quelle destination? Elle est montée avec sa robe à fleurs en escarpins et sans valise, connait-elle ces marins? Elle se décide à l'appeler, fait des grands signes tandis que la jeune femme glisse dans le canot. En vain.. Médusée Aurélie la voit rapetisser, impuissante.

 

La barque collée au flanc du pirate, Linda se hisse jusqu'à la passerelle, elle ne regarde pas la côte, se lance encore, détache la chaîne de son cou et la jette par-dessus bord en un rituel.

Elle n'a plus d'identité, rien qui la rattache à ce pays.

Le moteur rugit, crache sa vapeur en signe de départ et le cargo s'éloigne, laissant un goût de pétrole aux poissons de la côte.

Les usines Kolmer devront trouver une autre coursière. Peut-être Aurélie tentera-t-elle sa chance?

Image de la bouteille à la mer: maxiscience.com