Nereidi 8

Le fils de Tarik.

 « 711 : Sous le commandement de Tariq ibn Ziyad, les fiers guerriers venus du Maroc débarquent sur le promontoire appelé depuis lors « Djebel-el Tarik », aujourd'hui Gibraltar. Pour les anciens Grecs, c'était Calpé, l'une des deux colonnes d'Hercule, alors limites du monde connu. Peu après, les troupes berbères écrasent à Guadalete les troupes du roi wisigoth Rodéric. Entre 712 et 715, l'émir arabe Musa, jaloux des succès de son vassal, conquiert le reste de la péninsule, à l'exception des rebords montagneux du nord. Ce territoire va devenirpour sept siècles Al Andalous, l'Espagne musulmanes. »

 « L'histoire d'Espagne expliquée à mon canari ».

Xavier ronge son frein. Trois jours déjà que ces malfrats ont investi sa goélette et qu'il est sous leur coupe. Dire que tout parti d'une histoire de montre petite cause, grands effets !) et des intrigues d'une Muse azimutée. Ireni, sa ravissante ravisseuse, a fichu sa vie en l'air. Il est embarqué sur la même galère qu'elle, et condamné à partager les turpitudes de sa bande ! Ahmed et Mario ne le menacent pas directement. Même, à condition qu'il se montre coopératif, on le traite avec égards, on lui fait juste sentir qu'il n'est plus maître à bord.. Les deux compères connaissent la manœuvre, ils n'ont pas besoin de lui pour diriger la Calypso. Cette situation périlleuse, autant qu'humiliante pour Xavier, peut se prolonger. Mieux vaut qu'il en prenne son parti, ou feigne de le faire. A-t-il les moyens d'agir autrement ?

Ahmed est apparemment le chef de la bande. Le Marocain n'est guère loquace. Il parle un curieux sabir de trafiquant. Quoi qu'il en ait contre lui, Xavier parvient à lui arracher quelques mots. Ce pirate ne manifeste aucune intention de s'approprier la goélette. Il l'a juste affrétée, à titre gracieux, et ne voit dans la Calypso qu'un outil commode pour se livrer à son trafic.

Ce roi de la défonce autoproclamé, né dans le Rif, se targue aussi d'appartenir au rude peuple berbère, soucieux de ses traditions et de sa liberté.

Ahmed n'aime pas qu'on le prenne pour un arabe. Accoudé au bastingage, il contemple avec nostalgie la silhouette escarpée du rocher de Gibraltar. Au-delà s'étend l'Andalousie, terre de ses aïeux. Franchissant ce détroit, les cavaliers d'Allah ont déferlé sur l'Europe, apportant avec eux leur culture et leur religion.

L'histoire ne fait que se répéter, remarque Xavier : c'est par cet entonnoir que s'engouffrent aujourd'hui les migrants.

Tournant le dos au port d'Algésiras, poussée par un bon vent de suroît force quatre, la goélette cingle tribord amures, grand largue. On a mis le cap est-nord-est vers Malaga. La Costa del Sol se déroule lentement sous leurs yeux, plate et monotone, outrageusement bétonnée. On distingue une ligne ininterrompue d'immeubles, composant des stations balnéaires aux noms fameux : Estepona, Marbella, Torremolinos. La petite bande a prévu de faire escale sur ces plages.

Quel intérêt, demande Xavier, d'aller se mêler aux estivants en goguette, à la jet set et aux stars hollywoodiennes qui peuplent ces lieux ? Ahmed répond que ces stations sont incontournables pour son « business ». Marbella est un supermarché de la came, un « four » idéal, en argot de dealer. On y trouve une clientèle de bobos pétés des thunes. Ce petit monde fait la teuf, et sniffe en passant d'une drogue à l'autre. Couverts par leurs « choufs » (guetteurs), Ahmed et Mario se faufileront parmi les noctambules de tous poils .

Oui, mais Ireni ? Que vient-elle faire dans tout ça ? Xavier ne la situe pas bien dans la combine. Elle joue un rôle d'appât, d'ailleurs lui-même a mordu à l'hameçon. Le Marocain lui dit qu'il n'est pas question qu'Ireni débarque à Torremolinos et autres :

«  Le business, c'est notre affaire. Ireni n'a pas le calibre pour dealer, on ne la sent pas dans ce rôle. Trop fragile. En cas de coup dur, une supposition qu'on nous loge, elle craque. Ireni, c'est une mule et rien d'autre.

-  Une tête de mule, ah pour ça, oui !

-  Là, t'as pas capté. La mule, c'est l'exécutant, celui ou celle qui transporte le shit »

Xavier connaît le système. Il a entendu dire qu'un réseau de trafiquants fonctionne selon une hiérarchie établie. Elle va des simples passeurs qui prennent tous les risques, moyennant un simple bakchich, aux caïds qui donnent des ordres et empochent l'essentiel du flouss.

Ahmed continue sur sa lancée :

« Notre copine, on l'a chargée de s'occuper de toi. Donc, Ireni reste à bord quand on n'est pas là, pour te surveiller t'empêcher de prendre le large. Et puis quoi, une fille et un mec, si on les met dans la même cabine, c'est pas pour jouer à la pelote basque, non ?

-  Ça veut dire quoi ?

- Fais pas l'innocent, mon frère. Ireni, c'est un bon coup ! T'as le ticket avec elle, ça se voit, même qu'on vous croyait de mèche, au début! 

- Pour ça non ! C'est elle qui s'est invitée à mon bord.

-  Ben, tu vois, t'es pas si mal tombé. Nous, on cracherait pas sur elle, mais pas touche ! Un couple, c'est halal, on respecte !

-  Là, j'hallucine ! On n'est pas mariés !

- C'est kif-kif. On vous a unis selon notre coutume.

-  Unis ? Choukra ! (merci ) »

Ahmed commente sentencieusement son propos :

« Qu'il soit père, frère ou mari, une meuf a besoin d'un homme qui la tienne. Alors, assure !

-  Dis plutôt que c'est elle qui me tient !

-  Si t'es mécontent de ta femme, elle n'ira pas au paradis. Le Coran t'autorise à prendre une autre épouse. T'as droit jusqu'à quatre, à condition de les honorer chacune à tour de rôle..

Xavier préfère changer de sujet.

«  Après Malaga, le plan, c'est quoi ?

-  On poursuit vers Almeria. Là, pour moi, terminus. Je débarque en loucedé, puis bye les mecs, je vous laisse.

-  Tu comptes t'installer en Espagne ?

-  Pas la moindre intention de bosser à prix small dans une serre XXL. C'que font généralement les migrants marocains. Bon, c'est leur affaire : y'a pas de taf au bled. Cultiver les tomates et les fraises hors sol, assez peu pour moi. Que de la merde à teneur garantie en pesticides Je préfère la « rabla » (poudre). On gagne plus à dealer dans ton pays. Là, tu vois, j'ai un pote qui m'attend en voiture au port d'Almeria. On est tout de suite sur l'autoroute, on roule fissa jusqu'au Perthus. Puis, de là, go-fast jusqu'à Paname, où j'ai de la famille. Après, ça ne regarde que moi.

-  Si tu te fais choper en route ?

-  C'est un risque à prendre, on n'a pas le choix. J'ai moins la trouille des keufs et des douaniers que de leurs clebs. Ces maudites bestioles reniflent la chnouf à un kilomètre. Inch'Allah ! Dieu est miséricordieux. Il ne m'abandonnera pas. 

- Et Mario ?

-  Il t'accompagne, ainsi qu'Ireni, jusqu'en Sardaigne. Auparavant, il a prévu d'embarquer sa copine Olivia. Tous deux poursuivront leur route jusqu'à Palerme, enfin tu verras bien. »

Xavier enrage : tout est combiné d'avance... et dans son dos.

Reste un point de détail : l'argent du voyage, on n'avait pas parlé de ça :

« Question flouss, on est tous trois réglo J'te promets sur la tête des pieds du lit de ma mère qu''une fois la came écoulée, on participe à la caisse commune. Il faut mettre combien ?

-  Là, tout de suite, j'ai pas calculé. Si l'on cumule les frais de port, le plein de gazole, la nourriture et la sauce, ça devrait tourner autour d'un millier d'euros chacun.

- Quand même ! Eh ben, tu t'emmerdes pas ! Mettons mille pour nous trois, c'est un max, si la recette est bonne. Et puis là, je te préviens, ça marche en grosses coupures. Disons des billets de cent ou de cinq cents, because ils sont plus facile à stocker. Moi, faut qu' j'en garde assez pour tenir jusqu'à Paname. Traverser la France en bagnole, ça coûte un max, j't'apprends rien. »

Xavier commence à voir Ahmed sous son vrai jour. C'est un escroc, mais pas trop.

(À suivre...)

Illustration : Visage de Maure, interprétation par l'auteur d'un détail de volet peint du buffet d'orgue de la cathédrale Saint-Jean de Perpignan.