Mécompte de Noël

 Les Baux de Provence, ce 23 décembre. Aujourd'hui, c'est mercredi, la fête se prépare. Un peu bizarre que ce couple ait choisi la date du 23 quand il existe un 24 et un 25. Le « hic », c'est que la veille et le jour de Noël sont traditionnellement réservés aux familles et qu'ils ne peuvent déroger à la règle. Alors, ils ont programmé cette sortie aux Baux juste avant. Quand la fête commencera pour les autres, la leur sera déjà passée. À première vue, ce n'était pas un mauvais plan, juste un projet jouable en dépit de la météo peu favorable. Aujourd'hui, le ciel est couleur de plomb. Ah, ce marin qui n'en finit pas ! Il faudrait un coup de mistral pour nettoyer cette grisaille. Au prix d'un vent glacial, les Baux redeviendraient les Baux. Pourtant, au hasard des éclaircies, le soleil fait de rares apparitions, même il fait étonnamment doux pour la saison. Luc et Gaëlle étouffent dans leurs vêtements d'hiver. La main dans la main, un geste devenu pour eux machinal, ils se promènent dans la citadelle, un peu désertée par son habituel flot de visiteurs. Ceux-ci se cantonnent dans la ville basse, y font leurs dernières emplettes. Comment être d'humeur morose quand les venelles rutilent de décorations, s'illuminent de mille feux. La tentation guette l'acheteur à chaque coin de rue, un arsenal de clinquantes babioles, sans cesse renouvelées, s'étale à la devanture des boutiques.

Pour eux, le coeur n'est pas à la fête. Elle est un peu trop attendue, un peu trop institutionnelle à leur goût. La musique de Noël diffusée en boucle a pour effet d'attiser les soucis plus qu'elle ne les efface. L'ambiance est lourde, on sent bien que l'instant approche où tout va basculer. Gaëlle a la gorge nouée, elle s'apprête à dire quelque chose à son compagnon, un truc dérangeant qui ne va sûrement pas lui faire plaisir. Elle ne sait comment s'y prendre, les mots ont du mal à passer.

« Profitons bien de cette escapade, commence-t-elle, c'est la dernière année qu'elle aura été possible.

- Possible ? Comment cela ? [ Luc fait semblant de ne pas comprendre ]

- Pour nous deux, certaines choses vont changer. Définitivement.

- Qu'entends-tu par là ? Qu'est-ce qui va changer ?

- P as nous, bien sûr, le contexte….

- Il a bon dos, le « contexte » !

- Je ne parle pas d'aujourd'hui, je veux dire celui de l'an prochain.

- Des idées que tu te fais. On dit cela tous les ans ! [ Luc manque de conviction ]

- Oui, mais tu dois bien te rendre compte que ça ne peut plus durer. Enfin, tu devrais. »

 L'homme a le visage fermé des mauvais jours, c'en est un qui refuse de se rendre à l'évidence, il vit dans un constant déni. Petit retour en arrière. Cela fait combien de temps qu'ils sont ensemble ? Trois ans, cinq ans ? Voire sept ? Tout dépend de la façon dont on fait le compte. En cette avant-veille de Noël, Gaëlle ne veut surtout pas lui faire de peine. Alors, par pudeur, ou simplement par habitude, elle se tait. Elle aimerait tant qu'il comprenne de lui-même ce qu'il doit comprendre. Comme ça. Sans qu'elle ait besoin de l'exprimer. Sinon, il faudra bien qu'elle se décide à lui dire.

Luc ne fait rien pour lui faciliter la tâche. Ou alors, il a très bien compris, mais fait comme si de rien n'était. Il consulte à présent sa montre, et prend un air préoccupé.

 «  Tiens, observe-t-il, le temps passe décidément bien vite quand on est là tous deux, crois-moi si tu veux, mais il n'est pas loin de midi. Si nous cherchions quelque part une bonne table ? En cette période d'affluence, il ne faut pas trop tarder à s'installer. Tu as repéré un restau sympa ?

- Le Val d'Enfer, c'est juste à côté. Tu connais ?

- Rien que le nom me fait hérisser le poil. Enfin, si c'est ton choix.

- Il paraît qu'on y mange super-bien !

- Puisque c'est toi qui le dis…. »

 Dans la salle spacieuse, avenante, un arbre de Noël les accueille, couvert de guirlandes. Dans la cheminée brûle un bon feu, qui réchauffe le coeur. Avec le temps qu'il fait aujourd'hui, cette flambée est plus symbolique qu'utile. Une fois entrés, Luc et Gaëlle peuvent enfin se débarrasser de leurs manteaux devenus carrément encombrants. Ils choisissent une table à deux, un peu à l'écart des autres, pour pouvoir bavarder tranquillement. Leurs seuls témoins seront les santons de la crèche, des villageois au visage éternellement jeune, éternellement souriant, qui dansent la farandole en costume de fête du siècle dernier. Ah, ces métiers de naguère et de toujours…. Le boulanger, la marchande de quatre saisons, le scieur de long, le rémouleur, le meunier avec son borricot retrouvent comme chaque année leur place autour de l'étable, où les attendent Marie et Joseph. Seul manque à l'appel l'enfant Jésus. Comme la tradition le veut, on ne l'installera que demain soir dans son berceau de paille, entre le bœuf et l'âne gris.

 « Tiens, Gaëlle, c'est pour toi…. »

Luc a tiré de son sac un petit paquet qui ne tient pas de place et passe sans peine inaperçu. L'objet est soigneusement emballé dans du papier cadeau avec un ruban doré qui frisotte. L'étiquette certifie que « cela vient de chez Machin-truc », un maroquinier connu. Dans un premier temps, Gaëlle détourne la tête avec contrariété, ça n'était pas prévu au programme. Un cadeau de Noël l'embarrasse, il va lui faire rater ses effets. Puis, elle se ravise et remercie son compagnon. Bien sûr, ça lui fait plaisir qu'il ait apporté quelque chose, même si ce n'était pas trop le moment.

« Mais ce sera quand, le moment ?

- Peut-être demain. Peut-être jamais. »

Une réponse à donner le frisson. Luc marque le coup :

« Tu imagines demain, l'un sans l'autre ? »

Sourire triste de Gaëlle.

Elle au moins a les pieds par terre, lui pas. Si quelque chose échappe à ce grand gamin, c'est bien la finitude des choses.

Luc emplit consciencieusement leurs deux verres de Côtes du Ventoux, son vin de prédilection. Il n'a pas pris garde au millésime. Cette bouteille a combien ? Trois ans ? Cinq ans d'âge ? Voire sept… En tout cas, il est temps de la boire. C'est un excellent cru, pas un vin de garde. Au-delà de cinq ans, c'est déjà trop pour ce vin léger, au goût fruité. Même ayant un peu travaillé, il contribue à détendre l'atmosphère, en admettant que faire se peut.

Pour les faire patienter jusqu'au plat de résistance (omble à l'oseille pour elle, gardiane de taureau pour lui), le garçon dispose sur la table les quatre « mendiants » traditionnels (figues, amandes, noix et raisins secs) ainsi que les autres « calenos » : nougat noir et blanc, pompe à l'huile, fougasse, oreillettes, calissons… treize desserts de Noël au total, ils n'arriveront jamais à manger tout ça.

Tout en grignotant, Gaëlle guette des yeux son compagnon, attendant qu'il dise quelque chose… ou autre chose. Mais Luc reste désespérément silencieux. Commence un long moment de solitude à deux. Ce qu'il espère, au fond de lui-même, c'est c'est qu'elle diffère un peu sa décision, en admettant qu'elle l'ait vraiment prise.

Il a l'art de tourner le non-dit, de meubler les creux d'une conversation qui dévie en parlant de tout et de rien, surtout de rien. Il arrive aussi qu'inopinément, il demande à sa compagne, de manière urgente et vaine, des choses qu'elle ne veut pas. D'ailleurs - et c'est ce qu'elle songe en ce moment - s'est-il jamais soucié de ce qu'elle veut ?

Or, s'il est maintenant quelque chose que Gaëlle désire de tout son être, ce à quoi vraiment elle aspire, c'est de mettre un terme à une relation désormais vide de sens. Alors, elle se lance :

« Écoute, Luc, je crois que tu n'a pas encore compris. Il va falloir réellement qu'à l'avenir, nous cessions de nous voir. 

- Mais si Gaëlle, je te vois parfaitement venir.

- Alors ?

- C'est juste que je n'arrive pas à me faire à cette idée.

- Tu devras bien, pourtant ! »

 Gaëlle se décide finalement à ouvrir le paquet, ce sera le dernier cadeau de lui qu'elle acceptera. Le fait que ces gants de chevreau aient choisis pour elle avec amour n'y change rien. Elle les enfile sans difficulté. Pas de doute, les gants sont à sa pointure. Au moins lui la connaît bien, tant d'hommes ne s'arrêtent pas à ces détails ! Elle se débarrasse au passage du papier-cadeau, joli mais trop compromettant. Des fois que quelqu'un mettrait la main dessus, ça lui vaudrait des questions gênantes.

Le repas terminé, le couple s'accorde encore un peu de temps pour flâner parmi les boutiques d'art, échangeant des avis sur les œuvres exposées (Gaëlle est artiste-peintre et s'y connaît), s'étourdissant de lumière scintillante et d'obsessive musiquette. Mais déjà la journée s'avance, ils ont encore cent kilomètres à faire, il est temps de rentrer. De plus, le ciel s'est à nouveau couvert, la température fraîchit. Gaëlle s'emmitoufle dans sa vareuse et refuse le bras que Luc lui tend.

Son portable, en veille durant la journée, a enregistré plusieurs appels. Elle s'isole dans un coin pour laisser un message d'attente en réponse au plus pressant d'entre eux, puis met l'appareil en mode vibreur. Une heure et demie de trajet les attend, s'il n'y a pas de bouchons sur l'autoroute, après c'est fini, bien fini.

On se fait la bise, on se quitte, on se dit « à la prochaine » en sachant bien qu'il n'y aura pas de prochaine fois.

 

Illustration : Photo prise par l'auteur à la crèche géante d'Aniane (2013)

Citation de "Eldorado", de Laurent Gaudé, Actes sud, 2006.