Commencer par la fin, en s'inspirant d'une image - ici à nouveau cette photo de Sergio Larrain, Valparaiso.

fin_2_amis__2_

Hélio me porte comme il porterait un sac de patates, arrimé par ses coins supérieurs (c’est-à-dire mes poignets) qu’il maintient fermement. Mes pieds brinqueballent entre ses cuisses et ses mollets, ou plutôt brinqueballeraient si j’étais vraiment un sac de patates, ou un corps sans conscience. Mon dos ainsi renversé  sur son dos, je laisse aller ma tête sur sa nuque et retiens mes pieds pour qu’ils ne le gênent pas trop. Et je ris, je ris en regardant le ciel.

Je sais bien que ce moment-là ne pourra pas durer toujours. Que bientôt, probablement dès que le mince ciment du quai sera redevenu sable, Hélio n’aura de cesse de m’avoir fait rouler de son dos, et que cela s’achèvera en bagarre bien rouspéteuse, cheveux remplis de sable et jambes mouillées d’eau. Je sais aussi que, dans ce corps-à-corps, il aura le dessus. Il est plus râblé, plus aguerri que moi. Je m’en moque. Hilare je suis, hilare je resterai. Et il ne me fera pas bien mal, Hélio. Il m’aime bien.

C’est lui qui m’a trouvé ce travail de trimardeur sur le quai. Ou plutôt de coursier, car comme déchargeur je ne vaux pas grand-chose, trop léger, ainsi qu’il me le démontre en me transportant sur son dos. C’est vrai et je m’en fous. Mes jambes elles sont solides et mes pieds nus courent partout sans se blesser, même sur les débris de verre,  les pièges de chaînes et les  maelströms de filets.

Maëlstrom, comment tu connais ce mot ? me demandera-t-il. J’en connais plein de mots, mon Hélio, je sais que ton prénom en grec veut dire soleil, et que sans en avoir bien conscience ton abuela t’a ainsi poussé vers ce que tu es, un bloc d’énergie joyeuse.

« Hélio, soleil ? rétorquerais-tu si je te le disais. – Oui, comme dans héliotrope, qui aime le soleil, qui se tord vers le soleil. » Ou comme héliogravure, qui aspire à la lumière du soleil jusqu’à en présenter les brûlures, ainsi que des signes orgueilleux et brunis.

La première fois que je t’ai rencontré, j’étais pâle et maigrichonne, au contraire. Je suis toujours pâle comparé à toi, mais au moins je tiens sur mes jambes, quand tu ne m’emportes pas tel un sac de patates enlevé par une tornade. Une tornade sourcilleuse : « Arrête de te bidonner comme ça ! tu sais ce qui t’attend ? – Ouais. – Je vais t’écrabouiller, te noyer, te… - Et après, tu me sauveras. Comme à chaque fois. D’ailleurs cette fois-ci, c’est peut-être moi qui vais avoir le dessus. Va savoir. – N’importe quoi : Crevette ! ha han… chaton à sa maman ! han… Petit pois ! »

La dernière insulte, vient de ce que j’aie raconté à la bande l’histoire de la princesse qui ne pouvait dormir sur ses dix-huit matelas, car dérangée par un seul petit pois bien dur coincé entre la deuxième et la troisième paillasse. « N’importe quoi ! avait rétorqué Hélio. Comment tu peux dormir en haut de dix-huit sacs à plumes qui glissent et culbutent ! un seul sur mon dos, et j’ai déjà le tournis ! Elle avait le vertige, ta princesse, voilà la vérité. Elle était malade… »

Malade, ce n’est pas impossible, mon Hélio. Car elle était arrivée au château des parents du prince par la mer, à bord d’un bateau tout près de chavirer sous la tempête. La reine l’a séchée, réchauffée, revêtue – puis amenée devant une échelle aboutissant tout en haut de ce lit branlant. Sur laquelle la quasi naufragée a grimpé sans moufter. Quel étrange métier que d’être princesse, quand on y pense…

« Petit pois ! petit pois ! » hurles-tu à présent en te laissant tomber – avec moi  - sur le sable. Nous roulons et je me désentortille, et je m’échappe, je t’échappe. Tu me rattrapes par les chevilles, me tires à toi, je me redresse sur mes fesses pour t’empoigner les cheveux et te repousser. Tout en t’attirant. Nous sommes tellement intriqués et emmêlés qu’on ne sait plus qui retient qui, qui a le dessus sur l’autre. Tout à l’heure, j’aurai des bleus pour rire, mais toi quelques balafres et morsures. On ne se fait pas vraiment mal. On se marque, c’est tout, comme deux copains, deux frères.

J’ai du mal à me souvenir qu’avant qu’Hélio me trouve, à demi morte de froid, roulée en boule sur la grève, j’ai été une sorte de princesse au petit pois. Là d’où je viens, les mots valsaient autant que les dictionnaires. J’avais des parents traducteurs. Tellement occupés à se traduire l’un à l’autre leur déplaisir, qu’ils m’oubliaient souvent. Je n’avais évidemment ni frère, ni sœur. J’étais déjà une erreur de texte. L’interprétation correcte de leur couple aurait été que je disparaisse, effacée par des gommages successifs. Je me suis sauvée à temps, je pense.

Ce soir-là, ils devaient ramener un éditeur au bateau. Son séjour chez nous avait été l’un des rares moments de bonheur que j’aie vécu dans notre appartement, qui était un grand machin sombre à peu près incompréhensible, fait de plusieurs logis plus petits. Il y avait même une passerelle pour communiquer entre un immeuble et un autre. Je passais beaucoup de temps sur cette passerelle, ainsi que sur les balcons de toutes tailles et formes qui entouraient notre forteresse maussade. J’y rêvais. Je n’étais ni dedans ni dehors. Les cris des disputes ne m’atteignaient pas tout à fait. Évidemment, j’avais souvent froid ou trop chaud, et quelquefois faim jusqu’au quasi évanouissement, quand l’idée d’aller dénicher une pomme ou un reste de plat à la cuisine me rendait paresseuse. L’altitude peut faire cela quelquefois. Elle vous donne l’impression d’être, et de n’être pas. De compter, et de ne compter pas. C’est d’autant plus fort lorsque l’impression n’est pas loin d’exprimer le réel. L’altitude crée cela, mais aussi la solitude, et aussi la foultitude que je voyais bouger en bas, et sur laquelle j’ai rêvé plus d’une fois que je tombais, pas comme un enfant non, mais comme un papillon, ou un pétale. Survoler. Frôler. Repartir.

Tout de même, mes parents ont eu de la veine que je me sois jamais balancée du haut de leur sixième. Passer entre les ferronneries, fluette comme je l’étais à l’époque , ne m’aurait pas posé grand problème. Avoir un enfant défenestré – non ce n’est pas tout à fait le terme exact, comment pourrais-je dire ? débalconné, dé-ferronerisé ? – vous pose mal. Difficile d’obtenir des commandes après ça. Ne fût-ce que parce que les auteurs, et éditeurs, respecteraient votre chagrin.

À la place, mes parents ont un enfant disparu. Ce doit être plus simple à taire. Une simple biffure dans la conscience du temps. « Au fait, as-tu vu la petite ? – Non, tiens c’est vrai. Ça doit bien faire trois jours, non ? Il faudrait peut-être s’inquiéter. – Toi, tu t’inquièterais pour quelque chose ? première nouvelle. – Tu interprètes, comme toujours. – Bien sûr…  – Écoute, j’ai vu qu’une pomme était rongée. Et un morceau de pain, grignoté. Elle n’a donc pas … - Ah. Il faudra peut-être s’inquiéter qu’elle mange si peu, tout de même. – Oui. Avant qu’elle ne passe par la rainure d’un livre. – Ah ah. Très drôle. C’est notre fille, tout de même. – Tu as raison. Je finis ce chapitre et je lui fais couler un bain. Chérie ! coucou ! cesse de te cacher pour aller te laver, d’accord ? On ne voudrait pas que tu sentes la crotte de petite souris quand notre ami l’éditeur va revenir ! »

Leur ami l’éditeur était hispanophone. De Buenos Aires. Un nom pareil, ne pouvait que me donner envie d’aller respirer là-bas. J’avais encore l’âge où faire une fugue est facile, parce qu’on ne ressemble encore pas vraiment à une fille. Maman, quand elle me dénichait, me coupait les cheveux courts, pour ne pas avoir à les démêler. Papa s’amusait à me voir rouler ses vieux pantalons au-dessus de mes chevilles. Il me disait qu’ainsi accoutrée, avec les grosses bretelles que je lui piquais, je ressemblais à un ramoneur. Qu’il aurait adoré être un ramoneur. Surtout pour sauver la petite bergère. Je ne voyais pas vraiment ce qu’une bergère venait faire parmi les cheminées, jusqu’à ce qu’il me mette le conte d’Andersen entre les mains. Alors j’ai compris. J’ai surtout compris que ce ramoneur n’était pas un vrai garçon, mais une figurine. Papa n’avait jamais dû être un vrai garçon, de toute façon. Il a dû naitre avec des caractères mal encrés en guise de taches de rousseur.

Durant le séjour de l’Argentin, ce fut malgré tout vivable, d’être la fille d’une traductrice et d’un faux ramoneur. Les murs résonnaient, pour une fois, de discussions et non de disputes, il y eut même des rires… Passer à tout propos et hors de propos d’une langue à l’autre, semblait désarmer la hargne de mes parents. Il m’arriva même de les trouver drôles. Charmants. De rêver à ce qu’ils avaient été peut-être, avant moi. C’était facile de rêver dans la brume du sixième étage. Un soir, enroulée dans les rideaux que j’avais adroitement fait passer de l’autre côté de la fenêtre, sur le balcon, j’ai même entendu le piano jouer, et ma mère chanter. Je n’aurais jamais cru. Jamais je n’aurais une voix, ni un décolleté comme elle, me suis-je dit. Papa, accoudé au piano un verre à la main, avait pour une fois l’air d’un homme réel. Réellement triste. Bientôt leur ami allait repartir, et les disputes allaient recommencer, et recommencer aussi l’amertume, la concurrence, la jalousie. Je ne le supporterais pas. J’ai résolu de devenir ce que papa n’avait jamais été : un vrai garçon.

C’était facile dans les brumes du sixième étage, dans cette atmosphère où les mots changeaient souvent de genre, ou parfois n’en possédaient plus, de se tromper de sexe. Mon corps était neutre, je me suis fait Arlequin, puis clandestin. Je n’avais rien vraiment décidé, mais prétextant d’accompagner moi aussi l’éditeur au bateau, je me suis glissée parmi les bagages. J’ai réalisé seulement après que je tenais quelques billets, et un collier de ma mère, à la main. Alors vous voyez, pour revenir, c’était trop tard. Je ne sais pas ce que Maman a remarqué d’abord : ma disparition, ou celle de son collier ?

Non je ne regrette pas. Dans cette ville portuaire, nombreux sont les gamins qui courent les rues seuls. On ne s’étonna pas de compter un bâtard de plus, orphelin ou petit Poucet, à la recherche de ses frères. J’aurais pu être attrapée par l’ogre policier. Ou crever pour de bon de faim, comme j’avais déjà failli le faire dans la calle du paquebot. Mais Hélio m’a sauvée avant. Il a encore sa grand-mère ici, une abuela bonne cuisinière. Je ne sais pas si elle sera dupe longtemps de mon corps qui change – elle a une manière d’être occupée ailleurs quand dans la cuisine je remplis la bassine pour le bain hebdomadaire, qui m’a mis la puce à l’oreille. Une pudeur exagérée. Je ne jurerais pas qu’Hélio lui-même n’a pas déjà compris. Si ce n’est pas cela, ses bousculades et gentilles railleries permanentes. Une manière de profiter du bon temps qui nous reste, avant que les petits pois de mes seins ne me repoussent de l’autre côté de la gousse.

Que deviendrai-je alors, blanchisseuse, cantinière ? Mon salaire sera réduit du tiers. Je m’ennuierai. J’aurai le sentiment d’être une charge. Je ne courrai plus les rues avec les garçons – de toute façon, pas un qui ne se méfiera de cette fille qui sait mentir, ou pire, qui n’a pas toute sa jugeote, pour s’être prétendu ce qu’elle n’était pas.

Je ris encore, le plus fort que je peux, avec Hélio, au soleil. Je ramasse les mégots qu’abandonnent les marins, pour que nous allions les fumer ensemble, à la nuit, sous les étoiles. Je suis devenue un vrai garçon des quais. Mais j’ai déjà écrit la lettre, adressée à l’éditeur, qui lui signalera que je suis vivante ici, dans son pays, à Valparaiso. Que fera-t-il d’abord, avertir mes parents, ou venir me chercher ? c’est un brave homme, je crois qu’il viendra, et peut-être me gardera un peu, fera un peu durer les choses. L’abuela ne protestera pas quand il donnera mon nom de fille. Elle m’appellera, et je ne ferai pas semblant de ne pas comprendre.

Je la garde encore un peu sous mon oreiller, avant de la poster. Encore une semaine, puis une autre. Au premier sang, je me révèlerai.