Créer un texte en commençant par imaginer la fin, grâce à une photo.

          Blottie dans un recoin de la cave, Salma serre très fort sa petite sœur Aya. Tout autour d'elles, des femmes en bigoudis et en peignoir se lamentent avec des voix suraiguës. Nabila essaie de les réconforter l'une après l'autre, en caressant ici une chevelure, tenant là une main et susurrant ailleurs une parole réconfortante. Son salon de beauté était archi-plein quand la première déflagration a éclaté. Aussitôt, elle a ouvert la petite porte du fond et demandé à ses filles de descendre en premier tandis qu'elle aiderait ses clientes les moins agiles à rejoindre la cave.

         Malheureusement, depuis le début de cette sinistre année 1975, c'est devenu une habitude à Beyrouth et leur quartier, en particulier, est régulièrement le terrain d'affrontement des milices rivales. Au début, Nabila avait fermé son salon quelques jours, en attendant que le calme revienne. Mais la guerre était bel et bien déclarée et elle n'était pas près de s'arrêter! Alors elle s'était organisée.

          A l'aide d'Hakim, son mari, elle a installé quelques divans à la cave pour pouvoir s'y réfugier avec ses clientes le temps des tirs. Ça dure généralement une heure ou deux. Ça se tire dessus d'un toit à l'autre... mais dans la cave on n'entend presque plus rien. L'une ou l'autre des plus courageuses monte régulièrement faire le guet pour savoir si le calme est revenu. Pendant ce temps, on sert le thé et les pâtisseries et très vite la vie reprend son cours, avec ses rires et ses peines. Les petites en oublient même leur peur. Mais la nuit, elles font des cauchemars et se réveillent en hurlant. Si bien qu'Hakim et Nabila pensent de plus en plus à quitter Beyrouth.

          Les parents d’Hakim vivent à Marseille depuis plus de dix ans. A la suite de plusieurs déboires dans leurs affaires, ils avaient décidé d'aller tenter leur chance en France. Certes, la vie est dure pour eux là-bas, mais ils commencent tout juste à s'en sortir avec leur commerce de gros en fruits secs et épices d'Orient. Quand le téléphone n'est pas coupé à Beyrouth, Hakim donne des nouvelles des siens, de plus en plus mauvaises, à ses parents.

–       Envoie-nous les petites, implore sa mère. Il faut qu'elles puissent vivre en paix, qu'elles aillent à l'école tous les jours en sécurité.

 

          Un soir, Salma qui a tout juste 8 ans, surprend une conversation à voix basse entre ses parents.. Il y est question de Marseille, de voyage en bateau, de ses grands parents qu'elle ne connaît qu'en photos. Elle devine assez bien de quoi il s'agit. Elle s'en confie à sa meilleure amie à l'école, mais se garde d'en parler à Aya qui n'a que 5 ans. Elle ne comprendrait rien ou se mettrait à pleurer et ce serait elle qui se ferait gronder...

          Plusieurs soirs de suite, dans son lit, elle s'efforce de rester éveillée pour écouter les secrets des adultes et ses soupçons se confirment. On va les envoyer toutes les deux à Marseille et elles ne verront plus leurs parents. Elle est à la fois triste et rassurée. Elle n'en peut plus de cette guerre qui les oblige à vivre cachés. Les parents veulent les mettre en sécurité d'abord et après ils viendront eux aussi, se persuade-t-elle. Mais un soir, n'y tenant plus, elle sort de son lit sans bruit et va les retrouver dans la cuisine.

–       Je sais tout! Je vous ai entendus, leur dit-elle de but en blanc. Je veux bien partir avec Aya, mais seulement si vous me promettez de venir vous aussi.

Nabila et Hakim se regardent interloqués. Leur petite Salma a grandi d'un coup à cause de cette foutue guerre. Il faut lui parler en adulte, désormais, ne pas lui raconter d'histoires.

–        D'abord, promets-nous de ne rien dire à Aya pour le moment, répond Nabila. C'est nous qui devons la préparer petit à petit à cette séparation.

–       Pour nous aussi, c'est très dur de nous séparer de vous, reprend Hakim, mais il faut que tu comprennes qu'on ne pourra pas vivre à quatre chez tes grands-parents du jour au lendemain. Il va nous falloir encore un peu de temps pour préparer notre installation en France.

–       Combien de temps?, l'interrompt Salma.

–       Six mois ou un an, mais tu verras, ça passera très vite et on se téléphonera souvent.

–       Maman chérie, je suis très triste de vous quitter, dit Salma en s'accrochant au cou de sa mère. J'y pense tous les soirs depuis que je vous ai entendus pour la première fois.

–       Moi aussi, ma petite chérie, mas on se retrouvera vite. Tu dois penser plutôt que tu as de la chance d'avoir des grands parents qui vivent dans un pays en paix.

 

          Les jours qui suivent, Hakim et Nabila parlent de plus en plus souvent des grands-parents de Marseille à leurs filles. Ils se téléphonent autant qu'ils peuvent si bien qu'un jour Aya déclare à sa grand-mère qu'elle veut aller la voir chez elle. Celle-ci, au bout du fil, fond en larmes.

–       Oui, vous irez bientôt, reprend vite Nabila. On voulait vous faire la surprise. Vous allez bientôt partir à Marseille. Ce sera un long voyage, sur un très gros bateau.

La petite Aya est tout excitée. Elle pense déjà à tout ce qu'elle va emporter avec elle. Ce n'est que plus tard qu'elle réalise que ses parents ne seront pas du voyage.

 

          Le grand jour est arrivé vite. Dès le matin, parents et enfants sont très émus et tentent de le dissimuler en affichant une gaieté exagérée. Pour l'occasion, les filles ont été couvertes de cadeaux: bijoux, habits neufs, sucreries... Elles vont voyager sur le Nicosie, un paquebot chypriote.

–       Combien de temps ça va durer? Demande Aya pour la énième fois.

–       Six jours, répond son père. Et il y aura plusieurs escales. La première à Nicosie dès ce soir.

–       Comme le nom de notre bateau, l'interrompt Aya.

–       Exactement. Tu l'as très bien retenu. Ensuite, c'est Salma qui te dira le nom des prochaines escales. Maman lui a tout écrit sur un petit papier pour qu'elle ne l'oublie pas. Tu n'auras qu'à lui demander.

 

          Sur le quai, il y a d'autres enfants qui voyagent sans leurs parents. On les reconnaît à la petite pochette qu'ils portent autour du cou, avec tous leurs documents de voyage. Salma et Aya sont, quant à elles, confiées à de lointains parents: un cousin éloigné, très fortuné, ainsi que son épouse. Eux voyagent en première, tandis que les deux fillettes partagent avec d'autres enfants une cabine en classe économique. Mais, compte tenu de leur jeune âge et à titre exceptionnel, elles sont autorisées à prendre leurs repas en première avec leurs accompagnateurs. Ce sera à peu près les seuls moments où ces derniers leur porteront un peu d'attention.

 

          Une fois passés les premiers instants de cafard dû à la séparation, les deux petites se sont jointes aux autres enfants. Le paquebot est un immense terrain de jeux et les plus dégourdis d'entre eux organisent des expéditions pour l'explorer de fond en comble. Il y a bien quelques adultes pour veiller sur eux, mais ils sont la plupart du temps livrés à eux-mêmes. Ils se trouvent vite des affinités par âge si bien qu'Aya, qui au début suivait partout sa sœur comme un petit chien, intègre assez rapidement un autre groupe et prend petit à petit son indépendance. Il lui arrive encore de temps en temps d'être triste en pensant à ses parents restés là-bas. Elle va alors chercher son gros vieux nounours dans sa cabine et lui dit des mots de consolation, tout en regardant fixement l'immensité de la la mer.

 

          Bien des années plus tard, Aya, âgée alors de  32 ans, se rend dans la maison de sa grand-mère qui vient de mourir, pour trier ses papiers et tous ses souvenirs. C'est elle qui est chargée de cette mission. Ses parents, ainsi que Salma, viennent de rentrer à Beyrouth. Quant à elle, après avoir fait quasiment le tour du monde à l'occasion de ses études, elle a décidé de s'installer à Marseille, où elle a grandi jusqu'à son bac.

          S'échappant entre deux lettres jaunies, une photo tout à coup glisse sur le sol. Elle la ramasse, l'examine: une fillette de 5-6 ans, seule, de dos, sur le pont d'un paquebot blanc, regarde la mer en tenant son nounours par la main...

          Aya n'a aucun souvenir de cette photo. On ne lui a sans doute jamais montré, mais elle sait aussitôt que c'est elle, à bord du Nicosie, il y a 27 ans. Une grosse bouffée de souvenirs et d'émotions l'envahit tout à coup et l'anéantit.  Cette petite bonne femme de 5 ans semble affronter toute seule une si longue traversée qui va complètement bouleverser sa vie.

          A peine remise, elle prend son téléphone pour appeler sa mère et l'assaillir de questions. Nabila s'est alors souvenu que c'est la cousine, qui était avec elles à bord du Nicosie, qui avait pris cette photo et qui l'avait envoyée par la suite aux grands-parents. Il y a en sûrement d'autres, dit-elle, dans les affaires de Mamie.

         

          Une ou deux heures plus tard, les larmes pas encore séchées, elle a pris sa décision. Il faut qu'elle écrive le récit de cette traversée de la Méditerranée à bord du Nicosie.  Pour cela, elle se promet de longues conversations par Skype avec Salma pour confronter leurs souvenirs.

fin petite fille bateau (2)