Piste d'écriture: un thème, rouge et noir - et une photo.

carmen richard avedonJ'ai reçu ce matin une carte postale. Une belle femme langoureuse, svelte, aux jambes longues et lisses, sans doute la trentaine, dans une robe de velours carmin, étendue sur un canapé années 60,   son regard fixé au mur est celui d’un modèle sans expression, plutôt rêveuse froide, elle tient un porte cigarette sculpté entre ses doigts, son bras est assoupi sur sa cuisse. Ses cheveux d'ébène reflètent le vitrail transpercé par la lumière d'un après-midi d'automne ensoleillé, dans un appartement cossu, porte vitrail donnant accès à la terrasse en arrière-plan, qui domine la Seine. Elle ne regarde pas le photographe, indifférente à ses agissements, non c'est un tableau vivant qui dégage une matière feutrée, le tissu charnel incarnat diffuse un parfum de groseille. Elle a gardé ses escarpins laqués comme un rempart à sa peau laiteuse, qui inonde le fauteuil d'encre marine.

Au mur opposé, un shoot d'elle encore: sur une place, de profil, affublée d'un parapluie vintage, elle saute le trottoir pour ne pas éclabousser ses bas qui lui dessinent des jambes filiformes.

Le tampon couvrant le timbre de la carte postale reste illisible, celle-ci a voyagé, des mains l'ont maculée, l'encre a coulé par endroits.

Parcourant l'adresse inscrite sur la carte, je remarque que celle-ci ne correspond pas vraiment, il y a une erreur sur mon prénom et mon nom :  je m'appelle Gaston Pennac or je déchiffre Garon Pennec, et mon adresse n'est pas réellement la même, je réside avenue des Bastingoles à Melun et non rue des Batignolles. J'ai vérifié sur les plans, le nom de cette rue existe à Meudon mais pas à Melun. Pour finir pas de département, Ile de France.

Ils ont dû s'amuser au tri postal l'autre nuit, et peut-être tiré au sort pour le choix du destinataire?

Je retourne la carte du bout des doigts, l'éloigne de moi intrigué, je lis en tout petit: photo Romain Olovitch.

Je vais me servir un café et m'assois pour lire enfin le message , l'écriture est très serrée: invitation, baptême de Dave vendredi 15, à 11h30 bénédiction en la chapelle Notre Dame de la Forêt de Crécinsois, tenue de fête demandée, buffet à la maison.

Je n'y comprends rien, je ne connais personne qui habite là et d'ailleurs où est-ce? D’ailleurs, le vendredi je travaille.... et puis le 15 de quel mois?

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J'ai eu le temps de gamberger durant les transports franciliens! Faut que je retrouve le vrai destinataire.

Le lendemain soir, à nouveau une carte postale dans ma boîte à lettres, même photo de femme, trois mots « tout est prêt»! Pourquoi ce courrier m’est-il adressé à moi qui ne communique plus que par mail avec mes amis et, quant à la famille, à part oncle Denis et tante Rose qui ont une belle plume et l'amour des mots et sont rebelles à l'informatique, ce sont plutôt les coups de fil laconiques et impersonnels « tout va bien », « oui tout va bien » et ils ne supporteraient pas d'entendre si cela allait mal, « on se voit toujours à Noël? », « j'apporte le champagne comme d'habitude! ». Je suis le cousin resté célibataire, l'original, celui qui n'a pas ou celui qui n'est pas, ce que les autres ont, ce que les autres sont, non eux ont réussi très vite -  puis des ratés entament leurs traits tandis que lui s'extrait avec déchirement de son isolement ..

 

De retour à la maison, piqué et fébrile, je compulse sur internet les plans de la Région Parisienne, Meudon, zoome sur la rue en question, puis  imprime l'itinéraire. « Allons-y filer un coup d'œil par là-bas! ». J'entraine mon copain Jacques toujours partant pour une bière dans un rade, un nouveau pub, et là un peu de frisson à l'écoute de mon histoire n'est pas pour lui déplaire! Même, il pressent le code caché et l'embrouille à venir!

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On atterrit à Meudon vers les 20 heures, le soleil hésite à disparaître, tandis que nous avançons vers le numéro 36, où nous avisons une boîte à lettres dans un petit immeuble propre de 5 étages. Il existe donc, l'autre, Garon Pennec au 36 de la rue des Batignolles!!! Satisfaits, nous allons passer à la phase B du plan , chercher un pub...   Nous remontons la rue, très calmes, un moteur presque silencieux ronronne dans notre dos et nous dépasse, au moment où nous allons quitter la voie, je me retourne. Une voiture aux vitres noires se gare, quelques mètres plus bas. Trois hommes en sortent taillés comme des athlètes de lancer du javelot, venus de l’Est si j’en crois leurs intonations, ils bruissent comme des corbeaux tandis que Jacques me tire par la manche : « Eh on va la boire cette bière? » Nous nous éloignons en traînant des pieds pour voir où ils se dirigent et bingo!! c'est vers l'entrée où la boîte aux lettres se trouve!! J'ai pris soin de laisser dépasser un bout de journal, pour vérifier ainsi si quelqu'un y aura mis son nez, je reviendrai un peu plus tard. D'ici là, nous procédons grâce au zoom de l’appareil photo de Jacques au relevé de l'immatriculation de cette voiture, « suspecte », débite mon ami les yeux brillants avant d'ingurgiter la chope pleine de mousse.

« On y retourne?» Je m'impatiente dans mon rôle de détective, malgré les ombres qui nous enveloppent. «  Fais pas de bruit, non il faut paraître naturel», je souffle à l'oreille de Jacques alourdi par la pinte. La voiture n'est plus là mais par contre à son emplacement je décèle un bout de tissu noir, comme un échantillon de crêpe, et une odeur persistante. Le bout de journal ne dépasse plus de la boîte, vais-je laisser ma carte, vais-je y laisser tomber ces cartes postales qui ne me sont pas destinées c'est sûr maintenant, et brûlent ma poche de veston – ou bien prolonger l'enquête en douce?

C'est excitant, je remets la décision au lendemain.

Fin de soirée paisible à la maison, enfin paisible… J'en suis au chapitre 3 des Mystères de Paris, je frémis, soudain fouine, je me sens important, des ténèbres jaillit la lumière, euh la lumière rouge sang..

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……………………………………..« Traque dans tes rêves », plus noir que le noir d'un pur-sang, l'œil traque la tache sous l'escarpin de la belle tandis que lascivement elle ramène son porte-cigarette vers sa bouche offerte. D'une pression le coup part et le photographe ruisselle dans une mare de corail, tandis qu'un homme en redingote apparaît dans le champ, un cocktail à la main.

« Très chère, une vodka fraise ».

Au lieu de répondre elle se relève et, contournant le cadavre, se dirige vers sa chambre, délaisse sa robe de pourpre, passe un jean moulant ses hanches, ses fesses et ses cuisses fuselées, et une chemise ample de soie blanche flottant sur son buste gracile, elle boucle ses bagages. L'avion les attend sur le terrain de golf à quelques kilomètres ……………………………

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Un coup de sonnette virulent me fait sursauter, je fonce haletant et me colle à l'œillet de la porte d'entrée. Un homme en uniforme m'intime d'ouvrir en articulant : « Police ouvrez », je m'exécute benoîtement en déverrouillant la serrure. Aussitôt  mon antre accessible, je me retrouve encerclé  des trois hommes aux carrures d'athlètes de javelot. Tout tremblant dans mon caleçon grenat à l'élastique usé, les pieds nus sur le carrelage de l'entrée (depuis le temps que je voulais le recouvrir de moquette duveteuse), je suis repoussé dans le couloir. Je n'ai pas pu crier, ils m'ont empoigné pour me relever, mes jambes effilochées ne me portaient plus, puis ils m'ont filé des grandes claques pour atterrir à nouveau au sol, la tête en premier. En deux temps ficelé, tout sanglant, un poids lourd sur mes côtes plissées, une botte taille 46, je m'y connais, m’a craché dessus. Enfin ils ont disparu en me sommant de rester à ma place si je n'en voulais pas plus, mais j'étais déjà aux oubliettes .

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Jacques, n'ayant pas de réponse à ses sms, s'est inquiété et en fin d’après-midi a poussé ma porte restée entrouverte. Il m'a retrouvé tout commotionné, entortillé, une carte postale enfoncée dans mon gosier aphone.

« Il faut prévenir la police! » « Mais que déclarer de cette histoire insensée? » Ni lui ni moi ne trouvant la réponse, il nous a plutôt servi deux bières.

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Le lendemain dans le journal parait la photo d'une femme recherchée, je la reconnais, c’est celle de la carte postale! Un homme a été abattu dans un appartement, explique l’article, seul indice, une adresse, on a trouvé des explosifs dans une caisse de vins, au nom de Garon Pennec, celui-ci reste introuvable. Un portrait-robot du mort.....comme il me ressemble!

La photo : Carmen, de Richard Avedon