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Thème: les bonnes (ou mauvaises) résolutions.

« Ça commence mal » dit-il à la secrétaire muette plongée dans son classement de début d’année. « Quoi donc? » l’interroge-t-elle d’une voix distraite. Au ton il peut comprendre qu’elle n’attendra pas de réponse et sans réponse ne reposera pas la question. D’ailleurs, il ne sait pas si cela vient de la lumière, mais ce matin il lui trouve un teint diaphane à cette Chloé Martin, presque transparente, sans consistance, inexistante…

Pour son nom, il a hésité et quand il s’est rendu compte qu’il lisait la réglette gravée posée sur le bord du bureau pour s’en souvenir, alors qu’elle est à la même place tous les jours de l’année, qu’elle le salue le matin pour lui dire au revoir à seize heures, il s’est dit « il faut que ça change ! ».

Il se demande s’il ne devrait pas réclamer un café qu’elle irait lui chercher dans la salle de repos. Elle reviendrait au bout de cinq minutes en n’ayant pensé qu’à lui. Elle en rapporterait peut-être deux tasses. Alors, la voyant avec son petit plateau, il lui proposerait de s’asseoir pour le boire ensemble, à son bureau… Ce serait l’occasion de lui demander « Avez-vous passé des Fêtes agréables? » et d’écouter sa réponse.

En attendant ce je ne sais quoi qui changerait son début de journée de début d’année, il appuie sur le bouton marche de son ordinateur qui, s’allumant, le salue amicalement « Heureux de vous revoir ». Amicalement. Comment qualifier ainsi la voix désincarnée d’une machine. Si la secrétaire n’était pas là, à quelques mètres, il pousserait un de ces jurons libérateurs, un de ceux qu’il n’utilise qu’exclusivement dans l’habitacle de sa voiture, sans ouvrir la fenêtre, à l’attention du piéton qui tente une traversée héroïque devant son capot, ou pire encore pour le cycliste qui louvoie d’une file à l’autre sans considération pour lui, comme si ces humains qui vivent à l’air libre ignoraient jusqu’à la possibilité de son existence.

Son fond d’écran, allez savoir pourquoi, affiche ce matin, le premier matin de cette année de travail, une foule de têtes levées vers un ciel empli de feux d’artifice, dans un silence ambigu. Il n’ose demander pourquoi qui comment, si les autres… Maurice entre et embrasse Chloé ne lui octroyant, à lui, qu’un signe amical de la main. Amical, encore. Amical c’est justement ce qu’il n’est pas. Il ne lui manque pas grand chose, mais il ne l’est pas.

Il ouvre sur son écran une application codée qu’il a appelée « Notes personnelles », lance la commande « nouvelle note ». Un carré jaune s’affiche sur lequel, en lettres capitales, il écrit le titre : BONNES RESOLUTIONS. De petites lignes horizontales succèdent automatiquement à ce titre, chacune d’elle introduite par un gros point gris, une puce. Il ne lui reste plus qu’à remplir la page et sa vie sera réparée.

Après le titre, en caractères un peu moins grands, il inscrit DEVENIR AMICAL deux points, puis il hésite, il réfléchit, pose son menton dans ses mains, regarde avec attention ce qui apparaît encore de l’image autour du carré presque vide jaune pâle. Sur la droite, là, n’est-ce pas un enfant juché sur les épaules de son père qui lève les bras avec un enthousiasme sans entrave et le père qui lève aussi les bras pour éviter sa chute. C’est avec regret qu’il regarde les siens, posés sur le bureau, sans enthousiasme.

La petite barre clignote sur la ligne suivante, hypnotique. Il va falloir qu’il la déplace, avec des lettres qui formeront des mots qui construiront des phrases qui changeront sa vie? Six, il doit en trouver au moins Six pour construire sa résolution. Alors il écrit 1 suivi d’un slash d’un espace, d’un F majuscule, et d’une hésitation de ses doigts qui tapent sur le clavier à la suite du F.

• 1/ Faire le trajet à pied pour venir au bureau.

La phrase lui a échappé. Il se demande en quoi venir à pied va le rendre amical. De quelques coups sur la flèche centrale et il fait disparaître le BONNES pour ne laisser que RESOLUTIONS.

2, slash, encore un F majuscule

Le rythme est en train de s’installer, il laisse aller…

• 2/ Faire en sorte de laisser aller…

C’est joli ces points de suspension à la fin de la phrase. Dans ses rapports — c’est la plus grosse partie de son travail de statistique les rapports — il ne s’autorise jamais ce signe pourtant le raccourci pour le faire apparaître il l’adore : alt-point et les trois petits points laissent toute la place à l’imagination du lecteur. A cet instant le scripteur est aussi le lecteur et il imagine ce qu’il pourrait/devrait laisser aller…

• 3/ Sourire dès le matin !

Aïe ! Un point d’exclamation termine l’injonction. Est-ce à dire que dès son lever, devant le miroir de sa salle de bain, il doive s’efforcer de sourire, de se sourire. Mais, pour rendre cette action possible, il faut…

• 4/ Ne pas allumer la radio, cesser d’écouter les flashs du matin.

Dans le mot « Amical » entend-il âme, amour, amitié… ces trucs dont on ne parle pas le matin à la radio. Eteindre le poste n’éloignera pas tant le monde se dit-il, il restera les titres des journaux affichés dans les kiosques. Puis, je pourrais demander à Maurice ou à Michel. Avec eux j’aurais au minimum les résultats sportifs. Pour les tendances du marché j’emprunterai Les Echos à Paul.

• 5/ Arriver en avance.

Rester tard, il sait bien le faire. Il aime l’ambiance du bureau quand tout les employés sont partis : le silence, l’odeur un peu fauve de la salle de repos, le café refroidi. Pourquoi rentrer tôt dans un appartement où personne ne l’attend. S’il arrivait en avance, il pourrait apporter quelques viennoiseries comme le fait Chloé une fois par semaine — qu’il refuse toujours quand elle lui en propose de crainte de devoir en acheter à son tour ou d’être redevable. Les jours où il refuse il est frustré et de mauvaise humeur au moins jusqu’à midi…

6 slash, points de suspension… Flèche vers le haut et Paf! c’est le S qui saute pour ne laisser que RESOLUTION;

• 6/… Chloé…

Ça se complique…

Tous ces points qui ne définissent rien de précis, ouvrent sur DES possibles. Sûr que quand elle arrive, d’un matin à un autre ce n’est pas la même Chloé. En fait, s’il éprouve le besoin de regarder la barrette de plexi avec son nom gravé, avant de lui dire « Bonjour Chloé Martin » c’est pour se persuader qu’il est à une distance suffisante de sécurité. Quand elle a les yeux cernés, ou comme ce matin ce corps diaphane que la lumière venue du couloir semble traverser, quand ses joues semblent rosies par une course folle, que l’éclat de ses lèvres provoque dans les yeux de leurs collègues des sourires envieux, il se protège. Le lundi, par exemple, il pourrait lui serrer la main.

Un long, très long moment son regard s’échappe dans l’image du feu d’artifice à la recherche d’un détail qui l’aiderait à poursuivre comme…, tiens, comme cette femme qui agite un bouquet de fleurs plus important qu’un bouquet d’étincelles qu’elle a reçu de quelqu’un qui l’estime, un bon ami ?

Six n’ont pas suffit.

Et de 7. Un article important, incontournable, de l’énumération.

•7/ Les autres.

A la suite de Chloé, les autres sont les autres. Importants mais…

Je me demande s’il s’est aperçu que depuis quelques jours avant Noël, Maurice arrive à la même heure que Chloé. En fait, il s’arrange pour la retrouver (l’attendre) au croisement devant le kiosque à  journaux en faisant mine de lire les titres du matin. Ils remontent ensemble le boulevard, parlant de tout, de rien et d’autres choses.

Il acceptera la proposition que Michel lui fait de moins en moins souvent, de partir avec Maurice et Michel, à dix-huit heures. Ils iront boire une bière ensemble. Ils parleront boutique, évaluations, projets et résultats. S’il se débrouille avec cette liste, sa vie sera meilleure. Il pourra dire j’ai des amis. Ils lui taperont sur l’épaule et Chloé, le 12 mai, il pourrait même l’embrasser en lui offrant une carte achetée à son intention pour lui souhaiter un « Bon anniversaire, avec mon amitié, Gérald ».