Les bonnes (ou mauvaises) résolutions.?

roselyne divergencesSoirée-dété

         Au début de l'été dernier, un couple de vieux amis, Marc et Dominique, ont fêté leurs 65 ans et leur départ simultané à la retraite.  Une cinquantaine de personnes, tous leurs amis de 30 ans, était au rendez-vous, dans leur maison de campagne à St Victor, dans le massif du Pilat. Cette maison qu'ils retapent depuis dix ans n'avait jamais été aussi pimpante et accueillante. Les massifs étaient bien fleuris, la pelouse impeccable. Des fauteuils, des chaises longues et des hamacs invitaient à se réunir en petits groupes, pour papoter et rigoler, un verre à la main. Dominique, vêtue d'une longue robe indienne, avec des fleurs dans ses cheveux blonds lâchés, virevoltait gaiement d'une table à l'autre. Avec son allure hippie, on ne lui donnait pas du tout son âge. Autant elle paraissait vive et gaie, autant son compagnon paraissait distant et renfrogné. En bon maître de maison, il s'assurait que chacun avait à boire, mais une fois cette mission accomplie, il reprenait sa place sous le grand frêne, au milieu d'un petit groupe d'hommes qui commentait, avec un cynisme affiché, le lamentable état du monde.

          A l'inverse de Dominique, qui est restée svelte toute sa vie, Marc avait pris, au fil des ans, une petite bedaine de notable lyonnais, ce qu'il est d'une certaine façon, en sa qualité de psychiatre reconnu des hôpitaux de la ville. Un notable de la famille des intellectuels de gauche, comme il se doit dans sa profession. Toutefois ce soir-là, il avait l'air de flotter dans ses vêtements et je lui trouvais plutôt mauvaise mine, ainsi que le teint gris et les joues flasques. Par une copine toujours bien renseignée, j'ai su pourquoi :

–       Marc fait un régime depuis quelques semaines et il a déjà perdu 7 kg. Il a beaucoup de volonté, mais on voit bien que ça le fatigue, m'a-t-elle révélé sous couvert de la confidence.

          Comme souvent dans ce genre de soirée, les maîtres de maison sont rarement ensemble, car chacun se doit à ses invités. Je ne m'étonnais donc pas trop de les voir toujours loin l'un de l'autre. Mais dès le début j'avais senti que quelque chose clochait entre eux. J'allais bientôt me rendre compte à quel point leur vision de l'avenir divergeait.

          Je savais depuis longtemps que Dominique était engagée dans une association de solidarité avec le Burkina. Elle y était allée à plusieurs reprises, toujours pour des missions courtes, car son activité professionnelle d'orthophoniste en institution ne lui permettait pas de s'absenter longtemps. Ce soir-là, elle annonçait à tous que dès septembre elle partirait pour un mois minimum au Burkina et qu'elle allait consacrer une partie de son été à préparer cette mission. Elle en parlait avec un grand enthousiasme, heureuse de se sentir encore très utile après sa retraite et d'allier son amour pour l'Afrique, qu'elle connaît depuis son enfance, avec son envie d'agir pour améliorer le sort des autres. Avec un petit groupe d'amis, nous l'avons écoutée parler avec passion de ses projets. Les questions fusaient de toutes parts. Quelques-uns s'inquiétaient pour sa sécurité. En Afrique, on ne sait jamais, si on ne risque pas le palu ou la fièvre Ebola, on peut se faire enlever par Boko Haram ou se faire arrêter par les nervis d'un régime corrompu. Dominique balayait toutes ces objections d'un revers de main. Qu'on ne s'inquiète pas pour elle, elle savait toujours où elle mettait les pieds et elle serait toujours accompagnée dans ses déplacements par des burkinabés de confiance.

–       C'est vrai que Marc se fait aussi du souci pour moi, ajouta-t-elle enfin. Il n'est pas vraiment d'accord que je parte, mais c'est un peu ce qu'il a trouvé comme raison pour me retenir à la maison.

          Sur cette remarque, on s'est tous mis à rire, surtout les femmes, aux dépens de Marc. Mais ça m'avait mis la puce à l'oreille et j'avais envie d'avoir l'autre version, en interrogeant, mine de rien, la partie adverse sur ses projets d'avenir.

          J'allai donc m'installer auprès du groupe des chroniqueurs politiques et, saisissant un blanc dans leur conversation, je lançai tout à trac :

–       Et toi, Marc, tu as des projets pour ta retraite ?

–       Ne – rien – faire, répondit-il d'un air agacé. S'il y en a pour s'agiter en pure perte à travers le monde, je ne suis pas de ceux-là. Non, moi, je veux réfléchir, lire, écrire peut-être, ici à Grangeneuve. Je n'aspire à rien d'autre. Si on a retapé cette maison, c'est quand même pour en profiter tous les deux.

Puis il embraya sur le maire de St Victor qui venait de prendre telle disposition sur les résidences secondaires, histoire de bien vite enterrer cette conversation, ô combien gênante, sur ses projets. Comme je sentais que ma place n'était pas vraiment auprès de ce groupe, je m'en éclipsai discrètement.

          Au cours de la soirée, j'essayai d'en savoir un peu plus sur ce que tout cela cachait. A l'insu de Marc et Dominique, j'interrogeai les uns et les autres pour savoir ce qu'ils pensaient de ces chemins divergents. Évidemment, comme je m'y attendais, les avis divergeaient également.

          Certains défendaient la vision de Marc : si elle fait ça, c'est qu'elle a peur de se retrouver seule avec lui et de se rendre compte qu'ils n'ont plus rien à se dire ; mais ce n'est pas très sympa de sa part, car elle choisit de se barrer juste au moment où il est déprimé par sa retraite ; ou bien, il a raison de se faire du souci pour elle, elle n'a plus l'âge pour ce genre d'aventures, elle pourrait bien rester tranquille et profiter de cette superbe maison.

          Et d'autres prenaient le parti de Dominique : elle a raison de s'engager, j'aimerais pouvoir en faire autant ; il essaie de la retenir, mais c'est égoïste de sa part, au fond ; son souci du danger, ce n'est qu'un prétexte, il veut surtout la culpabiliser.

          Penchant pour l'un ou pour l'autre, nous sentions tous qu'il y avait de l'eau dans le gaz et nous nous demandions bien que faire. Cette petite fête qui promettait d'être joyeuse m'a donc laissé une impression de malaise et une certaine tristesse...

          Je suis restée plusieurs mois sans les revoir, car je n'habite plus à Lyon. Mais je les ai recroisés, juste avant Noël, dans une soirée, à Lyon précisément. C'est lui que j'ai vu en premier. Lorsqu'il m'a aperçue à l'autre bout de la pièce où il venait d'entrer, il m'a adressée son  sourire des beaux jours. Il avait bonne mine. Il ne flottait plus dans ses vêtements, même si je pense qu'il n'avait pas repris son poids d'avant. Nous avons échangé quelques amabilités superficielles, mais comme je ne voyais pas Dominique, je n'osais pas m'aventurer trop avant dans la conversation. Et puis je n'ai pas tardé à la trouver. Elle m'a abordé à sa manière toujours aussi enjouée et notre discussion a vite glissé sur le film « Mia madre » que nous venions de voir toutes les deux. Cela nous a amenées à parler de la vieillesse, puis de nos parents et de nos familles en général.

          Elle n'a pas reparlé du Burkina... et je n'ai rien demandé non plus à ce sujet.