Piste: Dialogues.

colette promenons nous

  Le chemin empierré se faufile entre les arbres dénudés. Carmilla est partie au  hasard pour savourer cette fin d’automne. A sa grande surprise, elle aperçoit quelques tuiles qui dépassent la cime des arbres puis la bâtisse est bientôt là, silencieuse. Elle semble abandonnée mais au premier étage un souffle fait s’envoler le voile d’un rideau. Au milieu de la façade, une porte aux ferrures impressionnantes. Elle est légèrement entr’ouverte. Carmilla hésite mais s’avance.

Une voix derrière elle fige son pas.

« La maison vous intéresse ? ». L’homme est vêtu d’un costume en velours, sobre, il a tout à fait l’allure du maître du domaine. Quelque chose de puissant émane de lui qui sur l’instant attire Carmilla  ou l’effraie, elle ne sait pas.

Elle est confuse : «  Pardonnez-moi, je me suis égarée. »

« C’est fréquent ». Il sourit à peine, semble agacé.

Elle est très gênée, elle espère qu’il est seul sans chien, ces sales bêtes la terrorisent.

Elle essaie de s’excuser :   « Je suis partie à l’aventure, j’ignorais l’existence de la propriété ».

Il se détend un peu mais ajoute : « La tempête a arraché le panneau. Il faudra que je répare tout ça pour ne plus être dérangé ». Le ton est distant, désagréable mais brusquement il sourit, semble examiner quelque chose, derrière elle. Elle croit surprendre un signe de tête, indicible mais elle pense que son imagination lui joue des tours.

«  Je suis vraiment désolée, je retrouverai sans peine mon chemin ».

Cette fois le sourire de l’homme paraît sincère.

« Ne soyez pas pressée. Les visites sont rares, ma vieille mère sera ravie d’échanger quelques mots avec vous. Vous aimez les livres ?». Elle les aime et s’il vit avec sa mère, la suite peut être distrayante.

« Le hasard est curieux, je suis lectrice dans une petite maison d’édition »

Il s’esclaffe : « Une intellectuelle ! ma mère va vous adorer ! ».

Carmilla le suit, la terre vibre sous ses pas, c’est une impression, comme si les vieux contes de son enfance imposaient leur souvenir. Il est vrai que le décor s’y prête et un léger frisson la parcourt. Ils sont arrivés sous la voute d’une tonnelle où les rosiers semblent griffer de petites  statues de pierre. Elles sont très abîmées, comme si on s’était acharné sur elles .

« Elles vous intriguent, n’est-ce pas ? ». Il a remarqué son hésitation. « C’est ma sœur qui s’est vengée. Heureusement depuis, elle a grandi, elle ne s’attaque plus à de pauvres statues innocentes ».

Elle risque une autre question : « Votre sœur vit aussi avec vous ? »

« Non, un jour ils sont partis. »

« ils?». Elle regrette déjà sa question sans doute déplacée.

« Oui, ils sont partis ».

Elle n’insiste pas mais se sent mal à l’aise.

Il se tourne vers elle « Vous aimez les fleurs ?regardez celle-ci, c’est un piège redoutable pour les insectes, attention à vos doigts ».

Elle ne répond pas. Il la prend pour une gourde et ça commence à l’énerver. Elle se demande pourquoi elle ne le plante pas là dans son décor d’un autre âge, mais tout ça lui rappelle les romans gothiques sans intérêt qu’elle est obligée de corriger, et elle veut voir ce qui peut bien inspirer de telles fadaises à leurs auteurs.

Devant la porte immense aux ferrures rouillées, il s’efface : « Entrez, je vous en prie ». Il écarte une lourde tenture d’un rouge cramoisi : elle avait imaginé un de ces horribles couloirs orné de têtes empaillées et de miroirs, mais elle découvre une véritable serre humide et chaude où s’enlacent lianes, hibiscus et fleurs géantes inconnues d’elle.

Des chants d’oiseaux envahissent l’espace, elle s’étonne.

« Là-bas au fond vous entendez mes petits protégés, je les ramène de mes voyages, ils ne sont pas mes prisonniers, je vous rassure ».  Elle se détend mais elle a envie d’être désagréable.

«Je ne connais ni les fleurs ni les oiseaux, mes connaissances en la matière se limitent à des catalogues d’exposition, et puis je crois que je n’aime que les voix humaines ».  Il sourit et ne dit rien.

Ils suivent ensuite un long couloir aux dalles blanches et noires, des portes semblent définitivement closes mais non, l’une d’elle s’ouvre sur une pièce accueillante : soieries, voiles, meubles rares, une douce lumière. Ses craintes s’envolent.

« Chère mère, nous avons une visiteuse, cette jeune fille s’est perdue dans le parc, la garde n’a pas replacé le panneau ». La vieille dame pose son livre, tend la main à Carmilla  et l’invite à venir près d’elle.  D’un geste elle lui propose des douceurs, du thé comme si elle l’attendait.

« Détendez vous mon enfant, nous n’allons pas vous manger » .Elle échange avec son fils un regard entendu. Le malaise plane de nouveau, puis la question attendue arrive  :

« Aimez-vous les livres et que lisez-vous ?». Camilia doit répondre sans condescendance mais être à l’écoute, car elle découvre vite que la vieille dame adore les romans gothiques qu’elle-même déteste, et qu’elle est intarissable sur le sujet.

« Je connais peu ce domaine de la littérature mais votre enthousiasme m’invite à m’y intéresser de plus près ». Elle s’en sort comme elle peut mais maintenant, elle en a un peu assez. Il faut trouver un prétexte pour échapper aux  bavardages de cette vieille pie.

« Je ne veux pas abuser, et puis il se fait tard. Je me sauve et vous remercie pour tous ces passionnants échanges autour des livres ». Ouf ! ça a l’air de marcher.

L’homme, qui était resté en retrait le temps de leurs échanges, se  propose maintenant de la raccompagner  jusqu’à la tonnelle:

« À partir d’ici, vous saurez retrouver votre chemin. Et si vous vous perdez, n’ayez crainte mon garde n’est pas loin ».

Quand il revient, la vieille dame guette derrière la fenêtre et grommelle en s’adressant à lui.

«  Avec elle ça peut être très amusant. Elle reviendra, seule ou avec le garde, je connais ce genre de fille. Mais cette fois essaie de faire un peu traîner les choses pour qu’elle ait vraiment peur. Tu vois, j’ai presque fini  Les mystères d’Udolphe et franchement c’est mon préféré. Tu devrais t’en inspirer ».