Les bonnes (ou mauvaises) résolutions.

louis sucre

«Bonne année Bonne santé!»
   On s'embrasse, on se congratule, on se promet mille et mille choses toutes plus gratifiantes les unes que les autres. Hubert se prête volontiers à ce qui ressemble tout de même un peu à une mascarade,  Personne n'est dupe et les bonnes résolutions s’enchaînent: je ferai ceci, je ferai cela, je m'engage à ne plus fumer, à ne plus, et ne plus, et ne plus …. du vent tout ça! Ça tient quelques semaines, même voire quelques mois et puis ça s'oublie, ça disparaît dans le gouffre des promesses non tenues. La mémoire est sélective, et ne retient que ce qui l'arrange. Tout le monde est à la même enseigne!

   Tout le monde? Pas si sûr que ça! Hubert, lui, a toujours été formé à l'école de la volonté: un père général, une mère institutrice, ça fait de vous un homme, un vrai. Oh bien sûr, il a eu son heure de jeunesse, il a fumé, et pas que du tabac, il a bu, et pas que du  coca, il a enchaîné connerie sur connerie, il a lui aussi fait partie de la bande balzacienne des «chevaliers de la désoeuvrance» .II faut bien que jeunesse se passe :vingt ans, trente ans et quelques «bonne année» plus tard – quand même une bonne soixantaine de «meilleurs vœux plus tard –  il a bien fallu se rendre à l'évidence.

   « Vos examens ne sont pas très bons monsieur Pleret, il y a trop de sucre, vous frôlez le diabète, trop de cholestérol, vous fumez encore, trop, beaucoup trop, il faut réagir, il est encore temps». Le docteur Brichot n'y va pas par quatre chemins: « Les artères qui se bouchent, l'infarctus, l'AVC: ça vous dit quelque chose?

   Ben oui, évidemment,  quand on frôle les soixante-dix piges  et qu'autour de vous les copains et copines tombent comme des mouches, quand on passe son temps à courir de cimetière en cimetière, quand on commence à conjuguer tous ses amis à l'imparfait, il est peut-être temps d'apprendre à conjuguer aussi le futur: «je ferai, tu feras, il fera, nous ferons vous ferez , il feront!». C’est la mère bouboule qui serait contente, Il aurait eu un 20, pour une fois!

   Hubert, c'est pas n'importe qui: 74 ans aujourd'hui! Chaque année une bonne résolution, et cette fois c’est : plus de tabac. Il a vapoté et tété le sein de sa cigarette électronique jour et nuit, puis il a supprimé le beurre dont il crépissait des tartines à tour de bras. Dorénavant c'est margarine allégée. Il a lu tous les magazines diététiques: fini le cholestérol, fini le sel, fini le sucre, vive les sucrettes, le sirop d’agave, la Stevia, l’Aspartame. Le docteur Brichot est satisfait: «Vos résultats sont excellents monsieur Pleret, vous n'avez plus besoin de traitement, continuez comme ça , bon courage et bravo!»

   Hubert Pleret marche d'un pas alerte , la montre connectée que lui  a offert son fils indique qu'il lui reste encore 476 pas à fournir. Il  marche encore, ça diminue: 6 pas, 5,4,3,2,1,0. Son taux de cholestérol a baissé, tous les chiffres sont là, sur sa montre connectée. Il clique sur «espérance de vie»: victoire! Il y a quatre ans ,sa montre connectée lui indiquait encore à peine neuf années  de vie,  et aujourd’hui, quatre années plus tard, il a gagné 3 mois! Hubert s'assoit sur un banc, il fait beau, le soleil réchauffe la ville.

   Madame Gaucher le salue d'un sourire prometteur, elle perdu son mari il y a deux ans, elle est encore belle , encore désirable, Hubert lui propose de l'accompagner et s'empare de son sac à provisions. Ils marchent d'un pas égal. Ça travaille dans la tête du septuagénaire : « et si… et pourquoi pas»? Elle est avenante madame Gaucher, son décolleté vertigineux recèle de fantastiques promesses, sa ligne un peu potelée lui fouette le sang... Il l'accompagne et gravit les trois étages: Cécile Gaucher le remercie, lui offre un verre: «Whisky?» Hubert balbutie vaguement un refus puis acquiesce: «Cigarette ?» Cécile fait des ronds de fumée d'un air évaporé, sa robe découvre ses jambes gainées de soie couleur chair. «Il fait chaud ici», s'excuse-t-elle en ôtant sa veste qui la laisse bras nus, sanglée dans une robe rouge qui fait saillir sa poitrine. «Servez-vous: c'est une pâtisserie pur beurre, ça vient de chez Michon, c'est délicieux! C'est nappé avec des amandes et de la crème fraîche, je vous ressers?»

   Hubert s'excuse, il a oublié, il a un rendez-vous chez son nutritionniste. Il règle sa montre connectée sur «sucre», aïe , aïe , puis il clique sur cholestérol, aïe, aïe aïe ! Il se confond en excuses et redescend les trois étages. Il faut choisir: un peu comme Raphaël de Valentin dans la Peau de chagrin de Balzac. La vie dans la mort : on fume, on boit, on se livre à tous les excès, à toutes ses passions  en acceptant de mourir jeune, ; ou alors  on s’économise , on se prive, on conjugue au futur des sentences négatives: je ne boirai pas , je ne fumerai pas ,je ne mangerai pas de gâteau de chez Michon, je ne toucherai pas à madame Gaucher, et en échange on gagne trois mois de vie, c'est la mort dans la vie .

   Hubert tapote sur sa montre connectée ; Google recherche pour lui un site de rencontre:
« Homme veuf, 74 ans, bonne santé, non-fumeur, sobre, cherche femme allégée ! »