colette la main dans le sac

Bonnes (et mauvaises) résolutions.

  La nuit est déjà bien avancée. La grille de la villa s’ouvre avec difficulté et grince, sinistre. Il a pourtant maintes fois répété ce geste et s’est entraîné. Son cœur s’affole. Il hésite, essaie de se calmer, guette le moindre bruit mais, non, le silence envahit de nouveau le parc. Il referme doucement la grille, il ne veut pas attirer l’attention d’un passant. Il s’est juré d’améliorer sa technique car les cambriolages à la va-vite lui donnent des palpitations. Il sent bien qu’il n’est pas encore au point. C’est Fernand qui l’a formé, c’était lui son maître, un vrai crack, le roi du crochet et de la serrure mais il doit le reconnaître : il ne lui arrive pas à la cheville.

  Mais voilà, il s’est brouillé avec Fernand qui l’a vexé devant Bébert et ça, il n’arrive pas à lui pardonner. Il ne veut plus le voir. Il a réagi comme ça à cause de cet orgueil insensé qu’il traîne, rien à faire, il prend tout de suite la mouche, il accepte difficilement d’avoir tort, et  les remarques devant les autres ça le met dans une colère noire. Par moment il se giflerait et pourtant , il en a pris des résolutions et des bonnes ! Chaque année le premier janvier il se fait une promesse pour changer ce fichu caractère, pour être plus humble et ne plus penser que les autres lui sont forcément hostiles. Il est même allé voir le curé du quartier, quand il était enfant de chœur il suivait ses conseils et il a pu se confier à lui. En échange il a fait quelques dons en nature pour les orphelines de la paroisse. Le curé sait fermer les yeux pour sauver les âmes en plein désarroi.

  Bon, ce n’est pas le moment de penser à sa brouille avec Fernand. La villa se dresse devant lui, d’après le plan que lui a fourni la bonne-celle là, il la fait craquer-le coffre est au premier étage, caché derrière un tableau « L’escamoteur », un comble!

  Il a de nouveau du mal avec la serrure de la porte d’entrée mais elle finit par céder avec un cliquetis qui  déchire la nuit. Heureusement la comtesse est  sourde pourtant il doit attendre que les battements de son cœur se calment avant d’attaquer l’escalier. D’après la bonne les marches grincent et la comtesse ne regarde pas à la dépense, elle tient à ce que ça brille et engloutit des fortunes dans la cire d’abeille. Il avance prudemment, ce n’est pas le moment de prendre un valdingue. Fernand,lui aurait peut-être une idée pour résoudre le problème, des chaussettes à crampons par exemple, décidément, il faut qu’il fasse un effort, il faut qu’il se réconcilie avec lui.   Mais tout de suite il se reprend, il ne peut acepter d’aller s’humilier devant ce vieux grigou, ou alors plus tard.

 Pour l’instant il doit s’occuper du coffre.  Lui aussi lui donne du fil à retordre. Il pense que Fernand  en deux temps trois mouvements, il ouvre à peu près tout ce qui se présente . La sueur commence à perler sur son front, il panique un peu, rate un tour à gauche, recommence, s’énerve. C’est évident il n’est qu’un amateur à côté de Fernand qui a voulu lui donner une leçon ! Il faudra qu’il revoie son curé, lui seul peut l’aider à réagir différemment. Il pensait s’être amélioré, il allait même à la messe et à confesse pour aller plus vite mais il a perdu patience. Il aurait dû persister.

Le coffre s’ouvre enfin. Devant lui, s’entassent les liasses de billets, les bagues, les bracelets, les colliers de perles. Il doit faire vite, remplir sa besace mais un geste maladroit et « clac », la porte du coffre se referme. Un hurlement le terrorise, la comtesse visiblement n’est pas sourde comme un pot ! il dévale les escaliers, il tombe, se relève, s’accroche à la rampe, il se précipite vers la porte d’entrée, le parc, la grille, ouf ! il a eu chaud !

Cette fois, c’est décidé!

 Depuis des mois il va plus régulièrement voir le curé qui est devenu son directeur de conscience et lui répète souvent que les voies du salut sont impénétrables. Les  orphelines ont maintenant des joues rondes et roses et de jolies toilettes. Lui, il a l’impression d’accepter un peu mieux de recevoir des leçons. Il a fait un gros effort et s’est réconcilié avec Fernand, désormais il l’écoute, accepte ses remarques et ne se vexe plus.  Il a fait d’énormes progrès. Fernand est fier de lui. Maintenant il est rapide, son geste est précis et pour s’amuser il laisse désormais dans les villas un petit bristol avec son nom «  Arsène Lupin ».