Au bout de trente ans de bons et loyaux services, le téléviseur d'Aristide était toujours là. Cet appareil, réputé « obsolète », comme on dit en langage soutenu, trônait sur un napperon de dentelle au milieu du salon. Ce matos hors d'âge (autant que son propriétaire) occupait un volume incroyable, il pesait comme un âne mort. Dur-dur à déplacer, quand il s'agissait de le dépoussiérer. La femme de ménage - elle assurait l'entretien du logement deux fois trois heures par semaine - n'en finissait pas de râler, supposant qu'Aristide gardait cette antiquité dans un but décoratif.

La vérité, c'est qu'il s'obstinait contre vents et marées à faire fonctionner son poste. À l'instant fatidique de la mise en route, le récepteur hoquetait, toussotait, crachotait dix bonnes minutes, avant d'émettre un quelconque son identifiable. Alors, paraissaient à l'écran de petits rectangles juxtaposés de diverses couleurs, formant damier, façon Mondrian. À la longue, on finissait par obtenir des éléments figurés : tout vient à point qui sait attendre. La décomposition de l'image créait un flou artistique, les objets pixelisés s'entouraient d'un halo du plus bel effet. Du tachisme à la Signac. Seulement voilà ! Le temps que l'image se forme, « Trop belle la vie ! » (la série favorite d'Aristide) avait commencé depuis belle lurette et notre homme détestait suivre une émission tronquée.

Bien sûr, il aurait pu s'offrir un écran extra-plat dernier cri. De préférence, un modèle apte à recevoir sans décodeur la T.N.T. haute définition, le câble, la fibre optique et tout ce qui s'ensuit. Allez vous retrouver dans cette jungle de paraboles et d'antennes- râteaux qui fleurissait sur les toits de la ville !

Mais que voulez-vous ? Le vieil homme tenait farouchement à sa télé, compagne de ses soirées solitaires. Il l'avait nom,mée Annabelle, étant muse de buffet. L'on soupçonne qu'il en était amoureux. Les sentiments ne se discutent pas, ni ne se gouvernent, ils échappent à toute rationalité.

Même si notre homme ne roulait pas sur l'or, ce n'était pas uniquement une question de moyens. En parcourant les rayons spécialisés des grandes surfaces, surtout en période de soldes, on trouve une incroyable gamme de récepteurs à tous les prix, qu'on peut payer comptant ou par mensualités.

Les adeptes de la gestion durable vous démontreront par A + B qu'il vaut mieux réparer que remplacer. Soit. L'énoncé d'un tel principe vous « classe » dans une conversation de salon. Pourtant, dans la vie quotidienne, son application se heurte à l'impitoyable logique du bizness. De nos jours, le coût de la main d'oeuvre explosant, un appareil est considéré de plus en plus tôt comme « économiquement irréparable ». À peine installé, on vous incite à le mettre au rebut pour en acheter un neuf. Encore faudrait-il que le nouveau-venu fût lui-même conçu pour durer. Tout au contraire, sa mort est soigneusement programmée par le constructeur. À l'instant même où il est mis en fabrication, chacun le sait par avance condamné.

Les seniors sont réputés avoir de la suite dans les idées. Aristide avait trop peur d'être lui-même classé H.S. (hors service) ou P.P.H. (passera pas l'hiver), pour imposer ce triste sort à son téléviseur. C'était un miroir, en quelque sorte, qui reflétait sa propre image. Alors, il avait décidé qu'il lui redonnerait une nouvelle vie.

Pour tenir ce pari fou, notre homme avait besoin d'un spécialiste. Il compulsa fébrilement l'annuaire, aux rubriques « audio-visuel », « radio-télévision », « installateurs-réparateurs », que sais-je ? Tous les annonceurs proposaient un « dépannage immédiat », mentionnaient un pedigree mirobolant, assorti de tarifs qui ne l'étaient pas moins. Aristide recherchait une prestation plus modeste, au nom moins ronflant, ce qu'on nomme un service de proximité. Car il présumait (supposition purement gratuite) que l'idoine serait moins gourmand pour la facturation de son déplacement. Ces petits métiers sont en voie de disparition, mais en fouillant bien dans les pages jaunes, on arrive encore à les repérer. Tiens ! Il y avait un certain Mr. Slache (entre parenthèses, un drôle de nom !) bricoleur en tout genre, domicilié à deux pas de chez lui. Sa boutique devait se trouver au fond de l'impasse, coincée entre l'épicerie de nuit et l'entreprise de pompes funèbres. Curieux tout de même qu'Aristide n'eût rien remarqué, hormis l'enseigne figurant une faux, en se promenant dans le quartier. Avec son arthrite, et le mauvais temps qu'il faisait, il n'envisageait pas de mettre le nez dehors pour vérifier.

Il composa le numéro en 06 indiqué, tomba sur un répondeur :

« Mr. Slache à votre service. Actuellement en intervention, je vous prie de bien vouloir indiquer l'objet de votre appel, et de me laisser votre adresse et vos coordonnées téléphoniques. Parlez après le bip sonore, je vous rappellerai dès mon retour ».

Aristide laissa son message sur le répondeur et raccrocha. Dans l'immédiat, il n'avait rien de mieux à faire que somnoler. Il sombra bientôt dans un état léthargique peuplé de lourds fantasmes. Une ou plusieurs heures plus tard (il avait perdu la notion du temps), la sonnerie de l'interphone retentit. Aristide jeta un coup d'oeil par la fenêtre : un individu décharné, vêtu d'un survêt' sombre, attendait au pied de l'immeuble qu'on lui ouvrît. Un capuchon dissimulait à moitié son visage. Était-ce donc lui le le dépanneur attendu ? Généralement, ces professionnels portent un bleu de travail, et sont pourvus d'un matériel conséquent. L'inconnu, d'un ton désinvolte, confirma qu'il était bien Mr. Slache. Non sans appréhension, Aristide appuya sur le bouton-poussoir pour débloquer la fermeture. À nouveau, la voix nasillarde se fit entendre à l'écouteur : « Quel étage ?

-  Cinquième à droite. Je vous envoie l'ascenseur. »

Sinistre grincement de porte métallique, suivi d'un bruit de pas sur le palier.

L'arrivant déboula dans son appart'. Un individu sans âge, inclassable. Il tenait à la main un objet vibrant non identifiable, ayant plus l'air d'une baguette de sourcier que d'un tournevis.

Aristide, étonné de l'allure de cet artisan, plutôt de celui qui se disait tel, demanda :

« Vous n'avez rien d'autre que ça comme outil ?

- Mais si ! La paume de mes deux mains ! »

Drôle d'entrée en matière ! Un bricoleur est certes censé se servir de ses dix doigts. Mais pourquoi diable évoquait-il la paume de ses mains ? Décidément, ce quidam lui faisait une impression bizarre. Escroc, cambrioleur ou charlatan ? Toujours est-il qu'Aristide eût mieux fait de vérifier ses références professionnelles avant de faire venir à domicile cet oiseau-là.

Pas complexé pour un sou, l'homme s'assit en face de lui, doigt dans le nez, à califourchon sur un tabouret.

«  Z'auriez pas des fois un joint à me filer ?

- Désolé. Je ne me drogue pas.

- Alors, une clope. J'aimerais bien m'en griller une.

- Je suis non-fumeur.

- Alors, servez-moi simplement un verre d'eau !

- Mais enfin, qui êtes-vous ? »

le mystérieux inconnu crut désarmer la méfiance de son interlocuteur en précisant :

«  Bonne question ! Vous savez quoi ? Je suis double actif, qui plus est, j'ai don de double vue…

- Vous m'en direz tant !

- En fait, je fais un second métier.

- Comme beaucoup de gens, je crois ? .

- Je vois que vous êtes au courant. Les mecs qui font deux boulots, on les appelle les slaches. Ça leur permet de joindre les deux bouts. Par exemple on peut être bijoutier/ garagiste. Écrivain/ charcutier. Proxénète/ Fossoyeur. Horloger/ violoniste. Eh bien moi, je suis dépanneur télé/ magnétiseur. D'où mon nom de Mr. Slache.

- Je ne vois pas bien le point commun entre tube cathodique et magnétisme.

- Le rapport est pourtant évident. C'est juste une question de fluide.

- De fluide ?

- On appelle ainsi les ondes électro-magnétiques émises par le corps humain.… Vous n'êtes pas allé voir l'expo sur ce thème à la Panacée ? On y montre que ce rayonnement est susceptible d'être captée par un récepteur télé, même et surtout quand il est nase. Excusez-moi, c'est le cas du vôtre....

- Nase, mon Annabelle !

- Je voulais seulement dire qu'une télévision qui déconne (pardon, qu'on a déconnectée) est un excellent medium. Donc, si vous le permettez, je vais débrancher votre poste.

- Mais comment peut-elle fonctionner si le courant ne passe pas ?

- Grâce aux ondes, monsieur, je veux parler du fluide qui, sous l'effet de passes magnétiques, circule entre l'appareil et moi. Il suffit, pour y parvenir, que j'impose les mains.

- Eh bien soit, faisons l'essai », conclut Aristide d'un ton résigné.

Durant les cinq premières minutes, tandis que Mr. Slache s'agitait, il ne vit rien, absolument rien. Soudain se formèrent à l'écran de confuses volutes, évoquant par leur phosphorescence une aurore boréale, un voile qui ne cessait de s'enrouler sur lui-même et de se dérouler. On eût dit un léger nuage dans le ciel, évoluant au gré du vent.

Progressivement, la scène se précisa sous les yeux ébahis d'Aristide. En quelque sorte la vision d'un improbable au-delà. En fond de décor, une haie de peupliers barrait l'horizon. Au premier plan, se trouvait un sommier métallique - un modèle vintage, on peut en voir du même genre à l'hôpital, ou dans un funérarium. Le lit était muni d'un simple matelas, dépourvu de draps et de couverture. Enfin parut le personnage central : une femme, jeune et jolie, en état de lévitation apparente. Une arachnéenne nuisette découvrait ses jambes nues. Son visage était livide, comme désincarné. Son corps s'élevait de trois bons mètres au dessus du lit. Cette femme flottait dans l'espace, le dos cambré, la nuque déjetée. Sa longue chevelure flottait derrière elle.

« Un authentique cas de décorporation par effet de psychokinèse,autrement dit l'action de l'esprit sur la matière », commenta doctement Mr. Slache. « En fait, le sujet est perçu comme une entité immatérielle, sa conscience est comme détachée de son corps physique. Cet esprit que je viens d'évoquer se nomme Annabelle. Respectez son silence, et prenez garde à ne pas l'éveiller  ».

Aristide ne s'attendait certes pas à trouver cet ectoplasme à l'écran. Il y voyait l'image de l'âme s'élevant au dessus du corps, si tant est que les téléviseurs ont une âme.

Mais déjà le vieil homme n'écoutait plus les explications du singulier personnage. Il gisait sur sa couche, inanimé, le regard fixé dans le vide. On l'aurait cru plongé dans un profond sommeil. Le dépanneur/ magnétiseur lui ferma les paupières. Son client étant parti pour un long, très long voyage, il ne fallait surtout plus le déranger. L'écran lui-même était redevenu muet.

Mr Slache poussa la porte et s'éloigna sur la pointe des pieds.

 

Piste d'écriture : narration à la troisième personne, focalisation interne et externe.

Illustration : « Sleep Elevation I », Maïa Flore, Agence VU.