S'inspirer de photos de Denis Roche.

denis roche couple au miroir

          D et F ont toujours beaucoup voyagé. Ils ont même commencé à le faire à l'orée des années 60, à une époque où c'était encore un privilège rare. Les hôtels avaient alors le charme suranné de vastes demeures avec galeries, terrasses et jardins luxuriants. Dans les chambres, le linge blanc et frais était fourni en abondance. Des fauteuils en rotin et des rocking-chairs ajoutaient du confort et de l'intimité à ces espaces trop grands, ornés de lustres et de miroirs démodés. Les miroirs, c'était d'ailleurs la première chose que D prenait en compte au moment de choisir une chambre. Il les voulait le plus grand possible. Quant aux cadres, ils étaient presque toujours baroques, qu'il soient en bronze, en bois ou en plâtre.

          D'Angkor à Mexico, de Louksor à Valparaiso, ces chambres d'hôtel, toujours les mêmes ou presque, furent le théâtre d'une mise en scène quasi obsessionnelle de leur propre histoire. Il y avait donc elle, prénommée F et lui, D mais, également, un troisième acteur, compagnon omniprésent et indiscret de tous leurs voyages. C'est précisément pour son indiscrétion qu'il les accompagnait. Campé sur trois pieds, il n'avait pas la faculté de se déplacer par lui-même. Il restait toujours là où D voulait qu'il soit. Grâce à son œil magique, mû par quelques automatismes révolutionnaires pour l'époque, il restituait, à sa manière, tout ce que D lui demandait. En l’occurrence, des portraits de F où elle était assez souvent accompagnée de D lui-même et quelquefois du troisième personnage aussi, par le jeu des miroirs, évidemment.

          C'était toujours D qui décidait du cadre et de la mise en scène des portraits. Si F prenait quelquefois part au jeu avec amusement, on voit bien que le plus souvent elle s'y prêtait à son corps défendant. On se demande si elle avait bien toujours envie de se plier à toutes ses facéties. On remarque en effet sa moue boudeuse ou son air absent. Qu'en pensait-elle au fond de toutes ses poses où elle semble surprise dans ses pensées ou même parfois, traquée à son insu dans une nudité sans artifice ?

          On rétorquera qu'il existe aussi de très beaux nus de F. Oui, mais ce fut beaucoup plus tard, lorsque D voulut rendre un hommage à la sculpture abstraite. Ces clichés, remarquables, n'appartiennent pas à leurs récits de voyage. Ils sont d'une autre trempe...

          Joconde aux formes épanouies, F n'a jamais eu la silhouette d'une star de cinéma. D avait également une allure de plus en plus massive et lourde au fil des ans et ils étaient aussi mal fagotés l'un que l'autre. Et cependant, ce couple dont la beauté plastique n'est pas la première qualité n'a pas cessé de capter son image, de façon compulsive. Toutefois, lorsque D apparaît, c'est souvent de dos. Elle aussi est parfois de dos, comme sur ce fameux cliché qui les cadre tous les trois dans un angle de miroir baroque. Autre particularité, l'image de D est souvent floue ou bien elle a la transparence du bougé. Voulait-il se donner plus de légèreté ? Ou donner à penser qu'il allait disparaître ?

          Curieusement aussi, les pyramides d’Égypte, les temples du Mexique ou d'Angkor s'invitent quelquefois dans leurs chambres d'hôtel : c'est par le jeu des reflets complexes entre les fenêtres et les miroirs. Fasciné par ces superpositions d'images, D les a reproduites à l'envi. On s'y perd avec trouble ou fascination, c'est selon...

          Bien des années plus tard, au crépuscule de sa vie, D s'est replongé dans ces montagnes de photos. Il a voulu d'abord en faire un tri, dans l'idée de se débarrasser de la plupart d'entre elles. Puis F est venue s'en mêler. Enfin, un ami très cher, commissaire d'exposition par ailleurs, les as convaincus tous les deux d'en retenir 200 pour résumer, en quelque sorte, l'ego-histoire narcissique qu'il a tenté de tisser toute sa vie.

          L'exposition se tient actuellement à M, au Pavillon, jusqu'au 14 février. Si l'on a la nostalgie des Majestic et autres Palace Hotels d'antan, on peut aller y faire un tour mais sinon, on pourra se contenter d'en glaner sur internet quelques images emblématiques, pour pouvoir en parler dans les dîners.