Piste : les Photolalies de Denis Roche 

denis roche Mexique

J’en ai assez, je retourne à l’hôtel ! Je prends la Jeep, Helena n’aura qu’à se débrouiller pour rentrer. Puisqu’elle apprécie autant tout ce qu’elle rencontre dans le coin, elle trouvera certainement un moyen original pour retourner dans la vallée où nous logeons. Un plongeon dans la piscine me fera le plus grand bien, avec ces 45°C à l’ombre… ombre d’ailleurs inexistante à des kilomètres à la ronde.

        Je n'en peux plus de ses lubies. Alors que nous sommes venus ici pour nous reposer après l’année infernale que nous venons de vivre, madame décide de partir à la recherche de ses souvenirs d’enfance et n’a de cesse de courir de village en village, avec sa carte et son petit chapeau, afin de retrouver les traces du passage de sa famille il y a plus de vingt ans. Un vrai marathon ! Et moi je n’arrive plus à suivre. C’est trop me demander en ce moment où j’ai tant besoin de décompresser. Dans ces conditions, quand après nous être ce matin levés aux aurores et avoir passé cinq heures à tourner et virer dans ce pays aride, où aucun chemin n’est correctement indiqué, pour enfin nous retrouver devant cette ruine dont Helena se souvient vaguement comme étant un lieu de réunion de tout son clan lors des fêtes rituelles et que, le plus naïvement du monde, elle se retourne vers moi, rayonnante, et me dit : « C’est là qu’oncle Justin est revenu parmi nous après avoir été tué dans un accident de voiture ! »… il n’y a rien de vraiment surprenant à ce que je perde patience et décide de la planter là.

Déjà, la réapparition miraculeuse dans la vie d’Helena, il y a quelques mois, de certains membres de cette famille un peu spéciale, alors qu’elle se pensait orpheline, a bousculé notre quotidien. Elle a depuis passé tout son temps libre à questionner ces gens, à les écouter parler d’autrefois et lui relater des événements passés, dont elle s’est peu à peu à nouveau souvenue. Réellement ou pour se sentir appartenir à une lignée, je n’en sais rien. Toujours est-il que rien d’autre que retrouver ses racines et son pays natal ne compte plus pour elle.

        Cela au détriment de notre couple… dans lequel, à vrai dire, je ne l’ai jamais sentie très investie. A tel point qu’elle me donne parfois l’impression de regarder à travers moi comme au travers d’un spectre de peu de consistance qui traverserait sa vie sans beaucoup compter. Alors que moi, j’ai toujours tout fait pour elle, elle est ma vie, mon souffle. Subjugué, je l’ai souvent laissée, en toute conscience, par amour ou par faiblesse - ou un mélange des deux - sinon me dominer, du moins me manier à sa guise… Me revient à l’esprit tout à coup cette photo prise il y a quelques années, sur laquelle nous nous sommes amusés à nous photographier dans un miroir. Helena y sourit, pourtant timidement, mais par le jeu d’un miroir de poche placé opportunément, on voit son visage deux fois sur la photo… alors que le mien disparaît, m’ôtant de la sorte mon identité. Je n’ai en ce temps-là pas compris la signification sous-jacente de cette image, la manière dont elle parle de notre relation, mais maintenant j’y vois plus clair…

        C‘est la première fois que je réagis aussi violemment. C’est la première fois que la vue de sa mine boudeuse et de ses yeux implorants, ainsi que la proximité de son corps harmonieux, tout en arrondis, ne me font pas craquer et faire machine arrière. Elle peut bien s’occuper seule de sa parentèle loufoque, nourrie aux transes et sortilèges variés, et de l’héritage que celle-ci lui a transmis, elle ne me forcera pas cette fois à faire quelque chose qui m’incommode. Son emprise sur moi s’est émoussée aujourd’hui. Précisément à l’instant où je me suis retourné.

        Je vais dorénavant profiter de mes vacances comme je le souhaite. En commençant donc par faire une sieste après mon plongeon rafraîchissant !

denis roche couple au miroir 2

denis roche couple au salon