4 photos – Denis Roche, Photolalies, 1964-2010 - Exposition Pavillon populaire Montpellier

 

12 juillet 1971
Le Pont de Monvert

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Lors de ses promenades estivales, non loin de la maison familiale, Françoise finit toujours par une halte au-dessus du vieux cimetière. Elle s’installe sur le bas muret de pierres sèches, jambes croisées. Sa courte robe légère laisse entrevoir de fines jambes au galbe juvénile. Bras nus, elle pose ses mains en appui sur les pierres chaudes et se tourne légèrement vers la tombe de son aïeul en contre-bas. Cela fait bien longtemps que personne ne va lui rendre visite, comme en témoignent ces herbes folles qui envahissent la parcelle. La pierre calcaire qui recouvre l’ancêtre renvoie une blancheur pure, aussi pure que le cœur de cet homme généreux. Avant la fin de ses vacances, Françoise reviendra avec un bouquet de fleurs fraîches en remplacement de cette gerbe fanée depuis belle lurette.

Pour l’instant, son esprit vagabonde et cherche les souvenirs des moments qu’elle partageait enfant avec lui. Un sourire timide pointe sur ses lèvres ; elle se voit avec le grand-père dans le cerisier, en pleine cueillette de fin juillet. « Je ne sais pas si tu vas remplir ton panier, mais ta bouche est bien pleine et tes lèvres rouge sang ». Combien de fois avait-elle entendu cette phrase ? Elle ne pourrait compter. Françoise pense soudainement à ce coq au beau plumage lissant qui faisait des bonds pour gober les cerises mûres sur les branches basses du vieux cerisier, et aux poules qui l’imitaient. Que de noyaux bien lisses au pied de l’arbre !

Et puis, vers la fin de l’été, en général la dernière semaine des congés scolaires, quand toute la famille réunie se partageait les tâches pour scier et rentrer le bois de l’hiver prochain. Que de parties de rigolade avec cousins, sœurs et oncles ! Que de compétitions aussi entre enfants pour être celui qui en transporte le plus. Et les repas qui s’en suivaient, préparés amoureusement par toutes les femmes. Excepté les grillades dont l’exclusivité allait au patriarche. Des tablées pleines de vie, du rire aux larmes, mais toujours dans la bonne humeur. Ah ! Les joies de l’enfance !

6 août 1984

Cette année, Françoise est venue avec sa petite famille, son mari et ses deux ravissantes filles. Les autres membres ont déserté le nid familial, préférant des voyages lointains aux odeurs exotiques. Elle, ne laisserait sa place à personne d’autre ; c’est son pèlerinage d’été. Grand-mère a rejoint son homme et malgré cette absence, la jeune femme persiste à retrouver le cocon de son enfance et adore raconter les mille et une histoires qui ont construit cette famille. Ses enfants aussi auront des souvenirs en ces lieux et les feront perdurer aux générations futures.

 La vie citadine est parfois bien difficile, d’autant plus avec des enfants en bas âges. Françoise court toujours après le temps et le temps la rattrape souvent. Ici, c’est un havre de paix retrouvé. Le temps n’a plus de prise, il passe lentement au rythme des vacances. Seules les horloges biologiques viennent déroger à cette règle. A ce jeu-là, les estomacs sont toujours champions.

Mais à présent que les filles font leur sieste en compagnie de leur père, Françoise prend la poudre d’escampette et s’en va d’un pas leste vers le vieux cimetière. Puis, presque machinalement, elle s’installe jambes croisées sur le muret toujours aussi solide. Elle remonte son bracelet sur son bras nu et pose délicatement ses mains sur les pierres, aussi chaudes que dans ses souvenirs. Le travail de déblayage des mauvaises herbes se devine encore un peu. La pierre tombale, elle, semble plus blanche, sûrement parce qu’elle a bougé pour réunir les vieux amants pour l’éternité. Elle ne croit pas en Dieu mais bien en la force de l’amour. Plus de 40 ans de vie commune, c’est formidable ! Même en fouillant au plus loin dans sa mémoire, Françoise n’a aucun souvenir de dispute, ni de mésentente entre les deux protagonistes, bien au contraire. Une vie de complicité, voilà ce dont elle se souvient.

 Elle regarde l’heure à son poignet droit, la montre que sa moitié lui a offerte pour ses 35 ans. Déjà elle se lève, à contrecœur reprend le chemin du retour. La fin des vacances n’a pas sonné, elle aura bien le temps de revenir consulter son passé.

13 août 1995
denis roche françoise sur le muret 3Les filles sont en voyage linguistique cet été. Françoise aura la maison de campagne pour elle et son mari pendant une quinzaine de jours avant que les cousins se retrouvent tous ensemble pour fêter les 50 ans du plus âgé d’entre eux. Alors la maisonnette reprendra vie, que de veillées commémoratives au coin du feu en perspective ! Mais pour l’instant, Françoise renifle chaque recoin, se gorge les poumons de cet air vivifiant. Elle est seul maître à bord pour son plus grand bonheur.

Elle grimpe sur la colline et s’assoit sur son muret de pierres sèches et chaudes. La robe légère a revêtu de larges bretelles et couvre maintenant ses genoux. Une brise vient caresser ses mollets nus. Ses mains aussi sont nues, discrètes sans aucun bijou qui accentuerait le pigment de sa peau. Il n’est pas bon de vieillir ! Pourtant, ici, elle se plait à ressasser le passé ; mais ce temps-là est autre, il n’est pas question de vieillesse mais de transition d’âge en âge.

La tombe est toujours là, d’un calcaire blanc scintillant sous un soleil de plomb. Sa cousine Catherine lui a promis de venir se recueillir avec elle pendant son séjour. Elle la conduira ensuite sur le muret, toujours droit malgré le nombre des années. Ensemble, elles ne referont pas le monde comme dans leur enfance, mais repartiront dans les récits de temps révolus.

25 juillet 2005
denis roche françoise sur le muret 4Françoise n’a qu’une hâte, retrouver la maison de ses aïeux. La ville a eu raison de leur couple. A toujours courir après quelque chose, plus vite, plus loin, le temps n’a fait qu’une bouchée de ces dernières années. 20 ans de sa vie partie en fumée. Il lui faut à tout prix retrouver le cocon familial, la protection de ses ancêtres, les paroles réconfortantes prononcées en d’autres temps ici même et qui redonnent du peps. D’ailleurs, elle attend ses filles et leurs copains dans les jours à venir. La maison s’emplira alors de vie, de joie et de mémoire à poursuivre.

« Tout de suite, une seule chose compte : rejoindre la dernière demeure des grands-parents, leur raconter la fin de mon histoire et écouter les paroles réconfortantes qu’ils auraient pu me dire. Ne pas oublier de fleurir leur tombe, ne pas les oublier ».

Françoise s’installe sur les pierres sèches à l’épreuve du temps, de tous les temps.  Cette fois, en dépit de la fine robe qui s’est rallongée jusqu’aux mollets, elle bascule d’un geste lent ses jambes encore lestes de l’autre côté du muret. Elle ne les croise pas pour éviter de perdre l’équilibre. Les pierres chaudes diffusent une douce chaleur sur toute la longueur de ses jambes et vient d’adoucir son cœur meurtri. Elle fait face à la tombe ancestrale, les yeux couverts de larmes salées dont le vent ne veut s’encombrer.

Elle remarque, malgré la brume qui a envahi son regard triste, que le petit cimetière s’est agrandi. De nouvelles tombes ont poussé comme des champignons, comme une ville qui grandit ou plutôt qui accueille la génération vieillissante pour qu’elle repose en paix.

« A la vie, à la mort, le lien d’un amour sans fin. Je pleure, mes aïeux, de n’avoir pas su suivre vos traces ! »