Texte inspiré de photos de Frank Kunert

              C’était un homme vraiment… Oui, vraiment étrange. Enfin, pas au sens où on l’entend habituellement ; car quand on dit de quelqu’un qu’il est étrange on pense à son comportement, on indique par là que la personne a des manières insolites, ou qu’elle raisonne de façon incohérente, qu’elle est marginale, qu’elle ne s’adapte pas aux autres, et que finalement elle se retrouve seule. Le vide se crée autour d’elle, on sourit quand elle arrive, on pince les lèvres quand elle parle, on lève les yeux au ciel et on éclate d’un rire qu’on peine à retenir, dès qu’elle s’est éloignée.

Mais aujourd’hui, plus je pense à ces quelques années où je l’ai connu et un peu fréquenté, plus je suis insatisfait par les qualificatifs que la langue met à ma disposition pour le décrire. Car enfin, il n’avait rien d’un fou lorsqu’il me parlait des contradictions de notre monde, des inégalités sociales ou autres qui s’étalaient devant nous mais que nous refusions de regarder ; ou lorsqu’il s’inquiétait des dérèglements climatiques (« On finira par fêter Noël en plein été si on continue ainsi » disait-il souvent, pour conclure sur un de ses sujets privilégiés). Il n’avait rien de bizarre non plus lorsque, hochant gravement la tête, il dénonçait cette vision à court terme de nos contemporains qui détruisaient à coups de bulldozers des vieux quartiers pleins de charme pour y construire des blocs de béton sans âme, chassant ainsi les populations  pour y loger des riches. 

Alors d’où venait cette étrangeté (je me résigne à utiliser ce terme) qui émanait de lui ? Il n’avait rien d’un fou dans les propos qu’il tenait ; il ne se distinguait pas par sa façon de s’habiller : employé de banque il portait, comme nous tous, le costume et la cravate obligatoires. La direction, tout comme les clients, ne se plaignaient jamais de lui, il était efficace dans son travail. A la cantine, point de régime particulier qui aurait pu lui attirer des quolibets. Il s’adaptait à tout… Alors d’où venait cette légère gêne, ce malaise indéfinissable qu’on éprouvait, au bout d’un moment, à son contact ? Cette impression si dérangeante, qu’il avait accès à des données que nous n’avions pas, à des images pour nous invisibles ?

              Aujourd’hui, j’aurais besoin de le revoir pour répondre à ces questions. Hélas ! Je l’ai perdu de vue depuis fort longtemps, et plus personne, parmi nos quelques connaissances communes, qu’il m’arrive parfois de rencontrer, ne sait ce qu’il est devenu.

Frank-Kunert-miniatures-satirique-17Je suis retourné un jour à l’adresse où il vivait alors et où il m’avait une fois invité à boire un café. Peine perdue : tout le quartier avait disparu, emporté dans ces démolitions qui le chagrinaient tant. A la place se dressent maintenant un ensemble d’immeubles qui n’ont pas réussi à brouiller le souvenir que j’ai gardé de son appartement. Car, si lui ne se distinguait pas de nous tous par son allure ou ses vêtements, son univers en revanche était d’une excentricité rare. Je me rappelle qu’il m’avait fait rentrer dans une pièce au milieu de laquelle trônait, unique objet, un meuble qui lui servait à la fois de lit – ou plutôt de berceau monté sur des pieds à balance- , de bibliothèque à deux étagères où s’alignaient une série de livres et classeurs, et de table de travail sur laquelle il prenait aussi ses repas.  Un meuble extravagant et ingénieux, dont il n’avait pas voulu me dire qui le lui avait fabriqué.

Une autre fois, au cours d’une promenade à la campagne, il m’avait amené devant sa maison natale : la maison d’un chef de gare, à quelques centaines de mètres d’un petit village aujourd’hui lui aussi disparu ; une maison aux volets verts s’ouvrant sur une minuscule terrasse, elle-même si près des rails qu’on ne pouvait y accéder lorsque les trains passaient. Quoique… Je m’en souviens maintenant : il ne devait pas en passer beaucoup, car, aussi incroyable que cela paraisse, la terrasse débordait d’une bonne vingtaine de centimètres sur l’un des rails. Quelle explication m’avait-il donnée à l’époque, devant mon étonnement ? Je ne sais plus, mais elle m’avait alors semblé bien saugrenue. Cette maison n’existe plus, la ligne de chemin de fer non plus, et mes recherches aux archives et au cadastre n’ont abouti à rien. Point de trace de mon ami ou de sa famille. Mais la maison a vraiment existé, je ne l’ai pas rêvée.

              Souvent, le lundi, à la cantine, il nous racontait son week-end à l’hôtel Bellevue, qu’il nous décrivait comme un lieu idyllique tenu par un membre de sa famille. Oncle ? Cousin ? Grand-père ?... Quelle importance ?... Ses yeux s’illuminaient, sa bouche souriait, tout en lui devenait radieux, lorsqu’il nous parlait avec force détails de la vue à nulle autre pareille qui avait inspiré à son propriétaire le nom de cette bâtisse. De l’hôtel lui-même on ne sut jamais rien de précis : quand on évoquait les chambres il riait. « Mais les chambres, on s’en fiche ! Il vaudrait mieux dormir dehors, pour la vue. » Et il arrivait ainsi à nous captiver, nous l’écoutions bouche-bée, tandis que défilaient dans nos esprits des kilomètres de plages d’un sable blond unique, enlaçant un lac d’eau fraîche et bleue n’ayant rien à envier aux mers tropicales. Pour notre plus grand bonheur il nous promettait de nous y amener un jour, et nous rêvions ensemble de la future escapade. Mais j’ignore pourquoi, nous ne l’avons jamais réalisée. Etait-ce lui qui reculait ce moment ? Nous qui n’arrivions pas à nous organiser ? Toujours est-il que notre week-end à l’hôtel Bellevue n’a pas dépassé le stade du rêve et du désir.

Beaucoup plus tard lorsque j’ai entrepris mes recherches, j’ai retrouvé un hôtel Bellevue, à environ cent cinquante kilomètres de notre ville (distance plausible pour lui permettre un aller-retour en car et un court séjour – il ne conduisait pas.) Mais était-ce bien le même ? Il ne restait plus qu’une façade (qu’il ne nous avait jamais décrite) et un passage permettant d’aller de l’autre côté, du côté de ce paysage si souvent décrit… Une vue sur le lac, nous disait-il. Mais à mon arrivée, point d’hôtel, ni de chambres en bon état ; point de lac ; point de vue extraordinaire… Une fois de plus je me heurtai à l’insaisissable ou à la duplicité.

              Et aujourd’hui je m’interroge. Qui entretenait les ambiguïtés ? Qui créait cette confusion ?... Lui, qui nous bernait, une réalité que les années avaient détruite, ou moi qui avais mal compris ? Je ne sais pas. C’est pourquoi je continue et continuerai à chercher autant que nécessaire pour le retrouver. Car il me faut comprendre enfin, percer les mystères d’un homme dont je ne me rends compte que maintenant à quel point il envahit ma vie, à quel point il m’influence encore, et même davantage aujourd’hui qu’autrefois.

Il me faut comprendre, depuis cette pièce toute blanche de laquelle je ne sors pratiquement plus, où je ne reçois aucune visite (excepté quatre ou cinq fois par jour, quand des hommes me parlent un peu, me portent à manger, refont mon lit). Ils ne vont d’ailleurs pas tarder à arriver. Il faut que je cache mon cahier, pas question qu’ils le lisent, ils ne comprendraient rien et me fatigueraient avec leurs questions. Je crois qu’ils sont fous… Oui, eux sont fous, comme en témoignent leurs blouses blanches ridicules… Ah ! Les voilà ; ça y est, je les entends. Ils approchent… Vite, sous les couvertures. Faire semblant de dormir pour échapper aux fous, à leurs délires, à leurs suspicions. Comme si je leur mentais, comme si j’inventais des histoires !