rené-magritte-le-pays-des-miracles-(the-country-of-marvels),-series-2Piste: phrases déclencheuses

Quelques jours après avoir pris possession de sa somptueuse villa, Ernst Kazirra rentrant chez lui, aperçut de loin, un homme qui sortait une caisse sur le dos, d’une porte secondaire du mur d’enceinte.

C’était Ahmed ; aimant les arbres et sachant les préserver, protégeant fleurs et abeilles, il était inquiet des caprices de ce nouveau maitre et avait décidé de partir au plus vite. Il avait mis dans une caisse ses quelques vêtements, plusieurs  livres chapardés, et ses cahiers anciens d’écolier où il avait noté, le long de ses courtes années d’école, de longues phrases subtilisées aux poètes qu’il admirait.

« Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin… » Ça c’est du Hugo pense-t-il, mais dans quoi ? … Ahmed aime la poésie, pourtant il n’en connait que des bribes, qui lui reviennent  fugitivement telles des bulles à la surface de l’âme. Souvent les vers  arrivent seuls, sans auteur ni titre !

« Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé 
Porte le soleil noir de la mélancolie……… »
Ça ressemble à Baudelaire, mais je n’en suis pas sûr, se disait-il parfois…

Ahmed regarde le sol, sable et poussière, l’air est brûlant et sec, les odeurs lourdes parfois écœurantes,  manque d’eau, manque d’hygiène. Dans l’abri qui lui sert de maison, Ahmed se souvient, autrefois, la longue maison blanche, dans ce pays lointain, le bourdonnement de la lecture, le soir, à haute voix pour n’en pas perdre une virgule : sa mère, institutrice, et ce père qui apprenait  en même temps, en bafouillant un peu et en riant beaucoup.

Il se souvient, du désordre tout à coup dehors, des interdits, des cris, de la résistance pour une autre vie ; il se souvient de la peur, de la mort si vite arrivée dans la maison, de la fuite avec des gens qu’il ne connaissait pas, des longues nuits et des longues heures à attendre. Il se souvient de la découverte des livres d’ici, des mots qui semblaient des bijoux même avant d’en comprendre le sens, il se souvient du plaisir de les retenir en mémoire, d’en découvrir de nouveaux, de les garder en lui et se les répéter ; c’était comme une bouffé d’air, une bouée, un moment de bonheur…   

La sueur perle sur son cou et le long des cheveux, il se souvient, enfin, de ce travail trouvé…..

« Je suis parti comme un voleur se dit-il, mais je n’en pouvais plus,  j’aime que l’on respecte la nature. Le patron, lui, voulait voir loin, les arbres l’encombraient, les massifs et les fleurs aussi, il voulait un grand espace vert, à entretenir comme une moquette !! … Va-t-on me poursuivre ?  Des gendarmes après moi ?  Pour ces quelques livres emportés ?  Lui, ne lit pas ! Les livres ? c’était  pour faire joli dans sa bibliothèque ; moi, je me nourris de ces phrases harmonieuses, je savoure les mots comme on me l’a appris, même si j’oublie souvent le nom de l’auteur !

Va-t-on me soumettre comme Baudelaire à un interrogatoire ? 
«  Qui aimes-tu le mieux ? Ton père, ta mère tes frères et sœurs ?
Je suis seul, depuis longtemps .
Ton village ? ta patrie ? 
Je ne me souviens pas d’un lieu ou d’une langue .
Mais qu’aimes-tu le mieux, étranger ? »

Ahmed regarde les nuages dans le ciel, les nuages qui flottent là-bas, les merveilleux nuages…. Puis il remet dans la caisse ouverte  son maigre bagage et les livres,  prend le tout sur son dos, et refait, sous le jour qui tombe, le chemin sens inverse vers la villa d’en-haut.

Michelle Jolly

Illustration: René Magritte, Le pays des miracles.
Les phrases déclencheuses:
la première, qui est également la première phrase de la nouvelle de Dino Buzzati, Les journées perdues, in Les nuits difficiles, éd Robert Laffont 1972.
La première phrase du roman de Karim Miské, Arab Jazz, éd. Viviane Hamy, 2012 (qui bien entendu fait référence à L'étranger de Baudelaire):

"Ahmed regarde les nuages dans le ciel, les nuages qui flottent là-bas, les merveilleux nuages.

Ahmed aime la poésie, pourtant il n’en connait plus que des bribes qui lui reviennent fugitivement telles des bulles à la surface de l’âme. Souvent les vers arrivent seuls, sans auteur ni titre. Ici, ça lui évoque Baudelaire, une histoire d’étranger, de liberté, un truc anglais."