piste d'écriture: une phrase déclencheuse,

Le dernier jour du millénaire, après une révélation divine, Faith Bass Darling organisa un vide-grenier. Etant donné qu'elle ne s'était pas entretenue avec le Tout-Puissant depuis vingt ans et qu'elle était la personne la plus riche de la ville, la décision avait de quoi surprendre. Pourtant, à minuit pile, elle avait fait un bond dans son lit à baldaquin...

violoncelle

Il vient de refermer le livre. Il ne le repose pas sur la table de travail mais le conserve pour un moment encore sur ses genoux comme si la chaleur résiduelle de l’ouvrage le réconfortait. Il oscille entre le sentiment de plénitude de celui qui a acquis une certaine compréhension de la vie et l’inconfort produit par une étrangeté qui, échappée des pages refermées, sourd telle une vapeur qui lui monte au cerveau.

Il essaie de se remémorer le moment exact où l’histoire a commencé à exister, où il a éprouvé cette curiosité qui mène le lecteur à poursuivre. Est-ce dès les premières pages quand la vieille dame décide, après une divine révélation de vider toutes les merveilles que recèle sa maison de famille en les installant sur la pelouse à la vue des passants ? Non, en y réfléchissant, c’est plutôt quand apparaît le personnage distant de la fille qui revient mais ne compte pas rester…

Lui, quand il est revenu, c’était pour quoi ? Quel prétexte avait-il affiché pour justifier de son retour. Le retour. Des pas que l’on fait en arrière, ou une boucle que l’on referme. Il ne le sait pas vraiment. Ses pas. Ils ne l’ont pas encore emmené assez loin pour qu’il puisse se croire perdu. Ou sauvé.

Trois semaines se sont écoulées. Trois semaines où, à tour de rôle, comme dans un film dont le scénario est bouclé et que le réalisateur le suit pas à pas, qu’il est accueilli chez les oncles et les tantes, qu’il revoit des cousins oubliés, des cousines inconnues, des enfants dont il n’a jamais entendu les noms. Il apprend sans presque d’émotion le décès de vieilles personnes qui auraient dû rester dans son souvenir après avoir marqué son enfance. Il n’éprouve rien, sauf, une tristesse non-feinte à l’annonce de la disparition de madame Boyer, son professeur de violoncelle.

« Disparition ? » demande-t-il à Nora. « Tu veux me dire qu’elle est morte ! ».

— Non. J’ai dit disparition car c’est ce qui est ! Elle a simplement disparu … 

« Comment une dame comme madame Boyer, que toute la ville connait, peut-elle disparaître?

— Connaissait ou croyait connaître dit Nora. Sais-tu seulement son prénom, si elle était mariée ou avait des enfants ou un chat…

Il hésite. Elle s’est assise face à lui sur le fauteuil Voltaire à la tapisserie usée. La lampe diffuse sur ces deux personnages que l’on dirait étrangers l’un à l’autre, une lumière d’intimité nouvelle, pas retrouvée mais nouvelle. L’un et l’autre, si on le leur demande ne diront pas qu’ils sont ou ont été un jour intimes, seulement frère et sœur.

Sous la lumière chaude de la lampe, leur conversation provoque un bruit feutré. Il n’est question, pour l’instant, que du professeur disparu.

Nora raconte. Un matin, quelqu’un de l’immeuble a dit à la concierge « Voici longtemps que le professeur n’est pas descendu… ». Alors cette dernière est allée chercher son mari qui rentrait de la corvée de poubelle, et le double des clefs. Elle les a envoyés au troisième-gauche. Durant l’escalade jusqu’à cet étage les curieux alertés on ne sait comment se sont mis à les suivre. Quand l’homme a ouvert la porte, l’assemblée a retenu sa respiration dans l’hypothèse où … Mais l’appartement, dont les volets n’avaient pas été fermés, ne dégageait qu’une très légère odeur de fleurs fanées. Des pétales roses pâles, racornis comme de petites croûtes de pain jonchaient le tapis du salon. Les meubles n’étaient que légèrement poussiéreux. Toutes les portes donnant sur le hall étaient entrebâillées donnant l’impression que l’une ou l’autre allait être poussée par la main parcheminée de Madame et que son visage souriant allait surgir.

Il y eut comme une hésitation. Ceux qui restaient à la porte d’entrée, et les autres qui osaient, se jetant des regards, cherchant l’assentiment du voisin, pour pousser l’examen plus loin. « Madame » « Professeur » disait les voisins un peu fort. Le mari de la concierge, celui qui tenait toujours le trousseau de clefs, leur enjoignait bien de ne toucher à rien, mais la curiosité, tu sais ce que c’est. Il y a la dame qui vit en face de chez maman, qui a ouvert le robinet de la cuisine et qui a dit « Il y a de l’eau chaude » comme si cela allait aider. Quand ceux qui étaient restés sur le palier ont fait mine d’entrer aussi, il a décroché le téléphone et appelé la police pour signaler une disparition.

Tout cela est arrivé, si je peux dire, il y a trois semaines et l’enquête n’a pas avancé. C’était le mardi, deux jours avant ton retour.

 

« Les disparitions, ça n’existe pas. Qui pourrait vouloir faire disparaître un professeur de violoncelle ? » dit le lecteur.

Il tend le livre refroidi à Nora plutôt que de le poser sur la table. « Je l’ai acheté à la gare avant de venir mais, ce n’est qu’hier que je l’ai ouvert. Certaines choses m’ont ému. » Elle le tourne pour lire la quatrième de couverture en se penchant un peu vers la lampe.

— C’est amusant ! On trouve des similitudes…

Elle laisse sa phrase en suspens et lui ne dit rien, ni pour abonder dans son sens, ni pour dénier son propos.

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La décision de revenir pour parler à sa mère — même s’il sait que l’on ne revient pas et que, si on croit que c’est possible, quand on arrive rien n’est comme avant — lui est apparue comme la seule possibilité, un soir en ouvrant la porte de son appartement. Il a interrogé son répondeur bien qu’il n’affichât aucun message. La seule lumière égayant l’appartement était celle, clignotante, du restaurant chinois sur le trottoir d’en face. L’unique odeur, celle aigre et douce des récipients jetés dans la poubelle des plats chinois du traiteur à l’enseigne clignotante, en face. Il n’en avait pas acheté ce soir-là, fatigué et un peu confus. Il s’était installé dans le salon, avait ouvert l’étui du violoncelle, tendu l’archer, passé la colophane avant de le poser sur le pupitre. Plusieurs mois qu’il n’avait pas fait cela. Quelques pincements de cordes un peu « jazzy » avant les accords double corde et la poussière que l’archet dégage au début. Longtemps il avait serré l’instrument entre ses genoux en étirant les notes jusqu’au déchirement. Jusqu’aux sanglots. C’est l’exact moment de la décision.

L’instrument avait rejoint sa boîte. La petite note d’allumage de l’ordinateur avait remplacé la mélodie des cordes. Il avait écrit le mail à ses partenaires … « de retour dans un mois » avant de consulter les horaires. Il avait préparé un sac léger comme si sa destination était dans un pays chaud et lointain et que là-bas il n’aurait besoin de rien. Il avait ouvert le réfrigérateur, qui était vide, avant de l’éteindre. Il avait sorti la poubelle. Changé les draps et, après avoir pris une douche et s’être rasé, enlevé les serviettes. Disjoncté le cumulus et entrebâillé les volets. Ensuite il s’était couché sur le canapé du salon en attendant le matin. Quand le réveil avait sonné il était simplement parti.

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« Quand j’ai sonné chez maman, elle m’a ouvert, sans attendre. Elle m’a embrassé comme si j’avais prévenu de mon arrivée. Elle n’a pas paru particulièrement contente de me voir. Ni fâchée d’ailleurs. Elle ne m’a pas non plus appelé par mon prénom. Ce n’est que bien plus tard que je me suis aperçu qu’elle me prenait pour quelqu’un d’autre, qu’elle n’étais pas sûre… Alors elle m’a demandé « Tu es mon frère ou mon fils ? » et bêtement j’ai répondu « C’est moi, voyons ! ».

— Bêtement, dit Nora.

« Je lui ai montré mon sac que je n’avais pas lâché. Je me suis engagé dans le couloir et j’ai ouvert la porte de mon ancienne chambre. J’ai eu la nette impression que depuis très longtemps elle n’y avait plus pénétré. Tout les objets anodins que je n’avais pas emportés et l’affiche du concert de 1998 étaient ternis. J’ai posé mon sac sur le bureau et je me suis tourné vers elle. Elle m’avait suivi et me dévisageait, inquiète. Je lui ai répété « C’est moi, Maman » et son visage a enfin exprimé comme …une certaine compréhension.

— Je vois, dit Nora.

Quand elle dit cela à son frère, Nora a exactement le même regard que celui qu’a eu leur mère, une certaine compréhension.

Le lecteur cale confortablement son dos contre le dossier du fauteuil et, avec l’assurance et la légitimité d’un fils de famille, croise avec décontraction sa jambe droite sur la gauche, ayant pris soin de retendre un peu son pantalon. Il ne voudrait pas avoir à se changer avant de sortir.

« Je ne suis pas sûr de pouvoir rester encore. Avec elle. Dans cet appartement.» Et, regardant le plafond silencieux, il rajoute : « Surtout si je n’entends pas les pas et la musique au dessus de nos têtes. »

— Je vois, dit Nora une fois encore, sachant que rien ne pourra être oublié entre sa mère et son frère, rien.

« Le Professeur de violoncelle Boyer se nommait Irène et son chat, Sultan. Elle avait eu une fille, pendant la guerre. Elle ne m’a jamais dit son nom… »

 La phrase qui a inspiré ce texte est la première du livre de Linda Rutledge, Le dernier vide-grenier de Faith Bath Darling (éd. Babel, 2012).