La malle aux magnolias.

Magnolias

Carole Benzaken « Magnolias »

Encre de Chine et crayons, feuilleté sur verre, 160 x 120 cm, 2015.

Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/ Bruxelles.

I. Préambule : une étrange trouvaille.

  C'était une malle tout ce qu'il y a de banal , une malle de voyage volumineuse à couvercle bombé, comme on en faisait au début du siècle - pas celui-ci, celui d'avant. L'objet devait avoir été récupéré dans un vide-grenier. En raison de son piteux état, il avait été relégué tout au fond du magasin. C'est là que le narrateur, chineur invétéré, l'avait repéré, fier de sa trouvaille, qu'il tenait pour une authentique « malle au trésor ». Bien qu'il ignorât ce qu'il pouvait y avoir dedans, ou justement à cause de cela, l'envie lui prit de l'acquérir.
     À quel usage ? Eh pardi, pour pouvoir « se faire la malle » le jour venu !
   Le brocanteur, commerçant avisé, flairant un client potentiel pour cette relique, et avant tout soucieux de désencombrer sa boutique, avait fait un prix pour le lot, contenant et contenu réunis.
   Le marché fut conclu sur le champ.  
   Une fois la malle achetée et livrée à son domicile, son heureux acquéreur n'eut rien de plus pressé que de l'ouvrir et en faire l'inventaire. Il lui fallut d'abord éliminer une épaisse couche de poussière et de toiles d'araignées. Puis il trouva, soigneusement emballé dans du papier journal, un panneau rectangulaire en verre feuilleté. Ce panneau, format poster, occupait à lui seul la quasi-totalité du volume du coffre. Une fois sa surface nettoyée, il s'avéra qu'il s'agissait d'un tableau – mais il se pouvait aussi que ce fût une photo sous verre aux contours flous. Cette composition n'avait, à bien y regarder, rien d'abstrait. Elle révéla par transparence des éléments figurés, malaisés à identifier, quoique apparemment tirés du règne végétal et du monde animal. L'ensemble, émergeant d'un magma blanc laiteux, pouvait évoquer un paysage hivernal enneigé. Au premier plan, l'oeil discernait un obscur entrelacs de branchages, grossièrement tracés à l'encre de Chine.
Il émanait de ce bois mort une ambiance tristounette, à la limite effrayante. La vie n'était pourtant pas absente de la composition, loin de là, qui se manifestait au second plan sous forme de taches rouge sang éclaboussant la composition, autant d'empâtements colorés qu'on pouvait interpréter comme des fleurs. On aurait pu croire qu'un petit coeur tout neuf, éternellement jeune, y palpitait. La palette de l'artiste allait du bleu livide au mauve pâle et au rouge violacé. L'auteur avait intitulé son œuvre « magnolias », bien qu'on n'en retrouvât aucunement la forme, ni la teinte délicatement nacrée. Il aurait fallu chercher là sans doute un sens allégorique, une évocation de la vie qui renaît à la fin de l'hiver. On apercevait ça et là des oiseaux nichant dans la ramure. D'autres avaient été fixés dans leur vol. Ces volatiles d'un autre âge ou venus d'un lointain ailleurs demeuraient figés, comme à l'état fossile, au milieu de la pâte. Ils avaient un faux air de ptérodactyles. Sans doute s'agissait-il tout simplement de corbeaux.

  Dans la malle, à côté du grand panneau, se trouvaient deux dalles carrées de dimensions moindres, revêtues d'un décor identique, à dire vrai plus sobre, uniquement végétal celui-là. On eût dit les éléments volontairement disjoints d'un polyptyque.
   Ces objets avaient une propriété singulière, proche de celle des lucioles, vers luisants et autres corps phosphorescents. Figés dans la pénombre de la pièce, ils émettaient un rayonnement propre et qui, chose étonnante, variait d'intensité dans le temps.
    Ce petit miracle compensait un peu l'atmosphère morbide et délétère émanant de l'ensemble. Un mauvais esprit eût soutenu que la « malle aux trésors » contenait un kit d'articles funéraires. Pourtant cette malle n'était pas un viatique accompagnant le « dernier voyage ». Il s'agissait bel et bien d'une troublante œuvre d'art. Ces trois panneaux donnaient l'image d'un monde à l'envers, un monde paradoxal, où la plaine semble tertre, où le froid paraît chaud, où les fleurs naissent du givre, où les objets sont éclairés de l'intérieur, non par la lumière du soleil. D'où ces vers :

« Quand paraît la fleur inverse,
Sur rocs rugueux et sur tertres,
     - Est-ce fleur ? Non, gel et givre... »

   Peut-être fallait-il voir dans le magnolia la « fleur inverse » imaginée au temps des troubadours. Quel que fût le sens caché de leur décor, ces mystérieux panneaux inspirèrent au narrateur l'édifiante histoire que voici.

 

II. La fleur inverse.

Fleurinverse

    Il était une fois…. Ceci se passait en l'An de Grâce 2016, après que les régions du Haut et du Bas-Languedoc unifiées eussent retrouvé leurs limites du temps des Comtes de Toulouse. L'on parlait à nouveau occitan sur le Clapas. Cours d'amour et Jeux Floraux avaient retrouvé leurs droits et la Religion cathare avait supplanté l'Église catholique, apostolique et romaine.                                                           
Le Professeur Raymond Labruyère (il avait occitanisé son nom en Ramon Brugaliéra) mettait à profit les meilleures heures de cet agréable après-midi de mi-mars pour arpenter les allées du Jardin des Plantes. La tramontane avait nettoyé le ciel. De gris et froid qu'il était au début de la semaine, le temps s'était remis au beau. Avant de sortir, notre homme avait dû s'emmitoufler, protéger sa gorge et ses oreilles. Le mois précédent, Ramon avait contracté – sans savoir où ni comment, une toux persistante. Aucun sirop, aucune inhalation, n'en avait eu raison. Dans ce parc, un lieu privilégié de la ville, un égrotant comme lui pouvait se permettre de flâner sans crainte à l'abri du vent.
  Ramon pourrait ainsi peaufiner à loisir, dans un ambiance sereine, l'exposé qu'il devait faire le lendemain même à l'Université des Lettres. Le dernier du genre, assurait-il. Alléguant sa santé chancelante, et surtout des troubles de mémoire augurant un mal irrémissible, il avait déposé par anticipation son dossier de retraite. Il y avait du non-dit dans sa décision. L'éminent professeur pensait à juste raison qu'on ne peut être et avoir été, et qu'il faut descendre de son piédestal avant d'en choir ou d'en être éjecté.

On devine que son ultime intervention était des plus attendues sur les bancs de l'amphithéâtre. En s'appuyant sur le beau poème de Rimbaut d'Orange, « La fleur inverse », il entendait discourir du « trobar clus » des troubadours. Vaste sujet ! Le terme en question, qu'on peut rendre imparfaitement par : « poésie fermée », est aussi mystérieux que le style auquel il s'applique. À l'époque des troubadours, le « trobar clus » n'était accessible qu'aux seuls initiés. De nos jours, les pièges de la traduction le rendent plus hermétique encore.  

 Étant censé faire partie des « parfaits connaisseurs », Brugaliéra finissait par ne voir là qu'un jeu rhétorique ingénieux, raffiné mais vide de contenu. Comment, aurait-il pu, s'il n'y comprenait rien lui-même, en révéler les arcanes à ses étudiants ?
  Dans ce parc, lesdits étudiants se comptaient par dizaines, s'égaillant parmi les plates-bandes, tels des fleurs fraîchement écloses. Ils s'intégraient en quelque sorte au paysage. L'exubérant tapis de narcisses et jonquilles du mois précédent, déjà fané, n'était plus qu'un souvenir. À leur place, pâquerettes et primevères, pervenches et muscari, toutes sortes de clochettes bleues et blanches constellaient les parterres. Avec un peu d'attention, l'on entendait en bruit de fond un doux « Cou… crrrrrou ». C'étaient les trilles et roucoulades de tourterelles dans les arbres.

  Certains, parmi les jeunes vautrés sur la pelouse, avaient un livre ou un classeur ouvert devant eux. Ceux-là pouvaient donner l'illusion de réviser leurs cours. D'autres se contentaient de rêvasser ou de flirter avec une copine, l'oeil rivé sur leur liseuse ou leur smartphone. « Après tout, c'est de leur âge... » se disait Ramon Brugaliéra. Sous-entendu : pour lui, c'était loin, tout ça. Lui-même n'en était plus à se rouler dans l'herbe - il eût bien aimé cependant. Mais Dame, il faut savoir dignité garder ! Il passa donc très vite, en rasant les murs, faute de pouvoir se rendre transparent. Peine perdue. À sa démarche hésitante et sa silhouette cassée, on l'avait immédiatement repéré. Il eut la sensation très nette, en contournant la joyeuse bande, que vingt paires d'yeux moqueurs étaient simultanément braqués sur lui.
  C'est alors qu'une étudiante se détacha du groupe. Il s'agissait d'une toute jeune fille. Il la vit se lever, aller à lui pour le saluer. C'était Beatrix, son élève préférée. Elle était aisément reconnaissable à son front haut, ses traits fins et réguliers, ses sourcils à peine marqués de vierge florentine. La ressemblance s'arrêtait là. Ses cheveux blonds, noués au dessus de la tête en un petit chignon, donnaient à Béatrix un air plutôt coquin. Ramon se sentit subitement mal à l'aise.

Il balbutia :
« Éloignons-nous d'ici... »

  Béatrix semblait, elle, n'éprouver aucune gêne en sa présence. Ramon ne tenait franchement pas à ce qu'on le vît en compagnie de cette nymphette en minijupe au chemisier largement ouvert. Non par pudibonderie ou par un réflexe d'abstinence: il ne se sentait pas une âme de Parfait cathare. Cet homme atteignait juste un âge où le ridicule tue.
  Prendre un peu de distance épargnerait au moins à Béatrix les quolibets de ses camarades. Ne sachant quelle contenance adopter, Ramon se dirigea vers un arbre au port majestueux, fleuron de ce parc, le Magnolia grandiflora du Jardin anglais, situé à l'angle de la serre Martins.
   Le cartel précisait que « les fleurs de magnolia rappellent, par leur forme, un calice, et que leur périgone est formé de six à neuf sépales pétaloïdes blanc rosé. »
Béatrix, se référant aux légendes celtiques, crut lui faire plaisir en comparant cette coupe au Saint Graal, que seuls peuvent approcher les coeurs purs….
   Ramon hocha la tête d'un air dubitatif. Son étudiante lui semblait partir sur une fausse piste, au motif que le Moyen-Âge ignorait tout du magnolia. Cette essence exotique avait été tardivement acclimatée au Jardin des Plantes ; elle devait son nom à Pierre Magnol, l'un de ses tout premiers directeurs. On ne pouvait donc raisonnablement attribuer à sa fleur une signification symbolique antérieure, qu'elle n'a pas.
Le vieux maître invita son élève à chercher une autre interprétation. Puisque le magnolia pousse naturellement en Chine on peut voir dans sa fleur l'opposition du Yin et du Yang, celle des principes mâle et femelle. Au centre les carpelles s'assemblent en un cône embaumé, voluptueux. La gent masculine, assemblée en couronne autour du pistil, étamines érigées, se prépare à investir la citadelle.… Ah, ce souci du détail !
Ramon vit un sourire éclairer le visage de la jeune fille. Elle était habituée aux facéties de son prof', et savait y répondre du tac au tac. Cela faisait partie de son son charme. Durant son cours, lorsqu'il avait demandé à la cantonade, histoire de tester l'attention de ses étudiants, comment on pouvait, selon eux, définir la « fine amor » (l'amour courtois), elle avait lancé sans hésiter : « C'est un peu de douceur dans un monde de brutes ».
  Cette formule, non dénuée de sens, avait fait le tour de l'amphi.

  Et la « fleur inverse », dans tout ça ? Béatrix était par avance curieuse, comme peut l'être une fille, de l'interprétation que Monsieur Brugaliéra allait en donner. Il accepta d'en dire un peu, pas trop cependant, pour ménager le suspense jusqu'au bout. Soulevant juste un coin du voile, il cita l'exemple du lys blanc qui, naissant du sol, incline ensuite sa tête vers lui. Tout le contraire du camélia, dont la fleur se dresse et fleurit à la sortie de l'hiver. Le lys ressemble à la neige et pourtant s'en éloigne en ce qu'il s'épanouit en été, mais pourtant porte en lui chaleur et pureté. Il est à l'image du « joi » (la jouissance amoureuse au sens que lui donnaient les troubadours).  
   Satisfait de sa belle démonstration, Ramon guettait l'approbation de son interlocutrice. Il ne vit passer dans ses yeux qu'une lueur malicieuse. Elle semblait lui demander si vraiment il existe un monde où les fleurs se développent  à l'envers.
 Oui, c'était la bonne question. Peut-être un tel monde n'était-il que pure utopie, une invention poétique.

Le ciel à présent se voilait de lourds nuages marins. La température fléchit
« À présent, il faut vraiment que j'y aille…
-  Et moi de même. Puis-je vous raccompagner ? »
 Le maître et l'élève traversèrent silencieusement le parc en contournant par l'arrière le bassin central et la bambouseraie, un trajet plus discret qui leur éviterait de se faire remarquer des condisciples de Béatrix. Ramon sentait renaître en lui une seconde jeunesse. Il avait cessé de tousser, ne parlait plus d'une voix chevrotante et  trottait à présent comme un lapin.
Croyant avoir devancé la jeune fille, il se retourna, s'aperçut qu'elle avait subitement disparu. Son beau rêve, car assurément, c'en était un, s'était évanoui. De même, une bulle de savon éclate, aussitôt née, et se fond dans l'éther.
  Sortant alors de son amnésie (ou bien du simple déni de la réalité ?), Ramon se souvint qu'il avait eu, quelques années auparavant, une aventure avec cette élève. Leur idylle avait duré quelque temps et suscité certains remous, juste assez pour que le Président de l'Université s'en inquiétât, pour demander d'y mettre un terme.
Aujourd'hui, ces faits étaient prescrits, qu'au demeurant nul ne songeait à lui reprocher.
   Alors, pourquoi cette histoire revenait-elle le hanter à la veille de son départ de la retraite ?

  Le soir même, en rentrant chez lui, le vieil homme  adressa un courriel au président de l'Université, pour lui dire qu'il annulait son ultime conférence.
  En lieu et place de celle-ci, Ramon conseillait à ses étudiants d'aller voir sans tarder certaine exposition en cours au Carré sainte-Anne. Ils pourraient y admirer une œuvre intitulé « Camélias », qui selon lui, leur fournirait une possible clé de la « fleur inverse ».


Piste d'écriture : une malle, une photographie et deux objets racontent une histoire.
Nota : Béatrix, comtesse de Die, était elle-même poétesse, en même temps que la « domna » (la maîtresse) du troubadour Raimbaut d'Orange, actif entre 1158 et 1173. Presque mille ans séparent son poème « La flors enversa » de l'oeuvre contemporaine et d'inspiration biblique de Carole Benzaken. On peut relever cependant de subtiles correspondances avec le monde médiéval, qui ont  inspiré ce texte.