Piste d'écriture: alterner les points de vue.

     Sami compta et recompta ses économies pour aller dévaliser l’épicier du quartier qui tenait une véritable caverne d’Ali Baba. Il dut choisir entre de nombreux articles en plastique, il hésita longtemps - les couleurs étaient si tentantes - et finit par prendre un seau jaune, une pelle orange, un râteau rouge, des moules pour le sable, une épuisette pour les crevettes et un grattoir pour déloger les petits crabes verts qui se cachaient dans les rochers. Il dépensa toutes ses économies  pour être prêt et bien équipé, les vacances s’annonçaient si belles avec tante Paula qu’il aimait tant! Elle avait une jolie maison en bois sur pilotis au milieu des pins odorants, à deux pas de l’océan, et pour la première fois il partait sans ses parents.

 Quand ils arrivèrent sur la côte, Sami hurla de joie face aux rouleaux qui venaient se fracasser à ses pieds et il courut comme un fou dans les vagues, faisant voltiger l’écume en une multitude de petites bulles qui lui chatouillaient la peau. Il criait face au ciel, les bras écartés, en faisant des bruits d’avion prêt à décoller ; mais en apercevant devant lui une fille immobile qui regardait la mer il se trouva un peu idiot. Tant pis, il était lancé.

     Julia était plantée là, face au large, sous la morsure de l’eau salée qui éclaboussait ses jambes. Cet été-là, elle découvrait les étendues de sable à perte de vue, la masse sombre des pins avec l’odeur puissante de la résine qui la troublait. Les arbres masquaient les maisons du bord de mer et donnaient à l’endroit un côté sauvage, hors du monde. Malgré la présence des parents occupés à bronzer plus loin sur leurs serviettes, elle avait l’impression d’être perdue et se sentait pourtant libre et légère. 

 Elle remarqua tout de suite Sami sur cette plage immense et quand il passa devant elle à tout allure, elle le regarda, attendrie, puis elle sourit en voyant les jambes blanches du garçon : « maigrichonnes, un peu comme les miennes », c’est ce qu’elle pensa en pouffant de rire, un peu gênée. Tout à coup elle se sentit seule. Comment s’y prendre ? faire semblant de poursuivre les mouettes, oui c’était pas mal, il la remarquerait peut-être.

  Julia se mit donc à courir elle aussi en implorant les grands oiseaux avec l’espoir de voir Sami renversé par une vague plus puissante. Elle l’aiderait à se relever, ils éclateraient de rire et deviendraient amis.

     Sami avait bien vu cette fille un peu perdue, avec son joli maillot à fleurs ; il aimait bien ses boucles blondes et son sourire. Mais il était peut-être ridicule avec son slip de bain en laine tricoté par maman. Est-ce qu’elle allait se moquer ? Comme elle avait l’air de le suivre, il s’arrêta brusquement de courir et revint vers elle :

« Comment tu t’appelles ? Moi c’est Sami » 

Lorsqu’elle lui répondit, il décida sur le champ que Julia était le plus beau prénom du monde et Julia aima tout de suite les yeux bleus de Sami, elle y voyait des petits reflets dorés, elle aimait aussi ses dents minuscules quand il souriait, même s’il lui en manquait quelques-unes.

Ensemble ils édifiaient des châteaux de sable, pêchaient dans les trous d’eau à marée basse. Ils aimaient écouter le chant des sirènes dans le creux des coquillages et ramasser des étoiles de mer pour les faire sécher. Sami murmurait des histoires de pirates à l’oreille de Julia, qui imaginait des îles au trésor avec des palmiers et des cocotiers, un perroquet bavard qui criait « à l’abordage » et des malles remplies de pièces d’or. Julia chantait des ritournelles, montrait les petits dessins maladroits de son carnet et parlait à Sami de son chien Titou resté chez sa grand-mère pendant ces vacances. 

 Les jours défilèrent ainsi rythmés par les jeux, les courses dans les vagues et les éclats de rire. Puis  les premiers nuages d’août apparurent. Au moment de se séparer, Sami embrassa tendrement Julia qui rougit.

colette bisous d'enfants

    Au cours de l’hiver, Tante Paula vendit sa maison du bord de mer, les parents de Julia achetèrent un chalet à la montagne et délaissèrent les eaux agitées de la côte.

……Julia tourne les pages du carnet oublié au fond d’un tiroir. Elle a décidé de se débarrasser de tout un tas de vieilleries encombrantes, mais là elle hésite. Les dessins enfantins sont presque effacés, un peu de sable vient chatouiller la peau ridée de sa main constellée d’étoiles brunes. Elle sourit, une légère brise soulève le rideau de la fenêtre et vient caresser sa joue, comme le baiser de Sami, il y a si longtemps.  

Photo: Bisou d'enfants, anonyme.


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