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Ce sont les traits étranges du jeune garçon qui d’abord captent mon attention. Ce mouvement qu’il n’a pu retenir au moment de la prise de vue fait paraître ses cheveux plus longs, comme emmêlés. La ligne de son nez s’est alanguie. Ses yeux qui regardent déjà au loin ont conservé le reflet de la présence du photographe. A l’aune des nouvelles techniques on pourrait dire qu’il s’agit d’une photo ratée. Et pourtant je ne peux me résoudre à la remettre de suite à l’intérieur de l’album déserté.

— Elle est à vous maintenant, me dit l’homme qui a découvert la malle. La maison toute entière est maintenant à vous.

Il juge qu’il m’a tout dit et, montrant des signes d’impatience, se lève pour me saluer. Négligemment il jette sa veste sur son épaule et me fait encore un signe quand il s’apprête à quitter le jardin.

— Si vous aviez encore besoin de moi, sonnez à côté.

Quand il claque la porte du jardin, la clochette accrochée sur le haut du mur laisse résonner dans l’air tranquille un petit carillon d’un autre temps. Comme autrefois ?

 

Il fait encore bon et la lumière de printemps donne des couleurs charnelles aux visages des deux personnages. J’ai l’impression de discerner comme une ébauche de sourire sur le visage de Léon. Je ne suis pas sûre que le garçon se nomme Léon, mais sur les pages précédentes ce prénom a souvent été inscrit, à la fin d’une énumération et même seul. Sur les deux pages centrales, à gauche Marguerite, à droite Léon.

A gauche, les coins désaffectés montrent que Marguerite devait être debout. Je l’imagine plus jeune que sur l’unique cliché en ma possession, debout devant un décor peint à la manière classique, peut-être un bouquet de glaïeuls dans une jarre de bronze posée sur le sol. Elle doit avoir les cheveux remontés sur le haut de la tête par quelques épingles invisibles et le peigne d’écaille que son époux lui aurait rapporté d’un voyage. Ce même peigne que je devine maintenant dans sa coiffure floue et défaite comme si elle venait de courir pour rattraper Léon.

Sur le portrait en pied, disparu, elle sourit mais d’une façon un peu mécanique comme si elle ne pouvait se défaire de son attitude distante. Son teint est trop lisse, ses paupières légèrement gonflées, un excès de poudre de riz pour éteindre ses émotions. Elle a dû se rendre au studio avec sa belle-mère qui l’y a plus trainée qu’accompagnée.

Page de droite, Léon. Il ne peut s’agir de son époux car la photo disparue est une image horizontale. Même s’il n’est pas exclu que celui-ci ait pu s’appeler aussi Léon.

Je vois bien un enfant posé sur un coussin moelleux. Il est nu. Il relève la tête et regarde Marguerite qui reste hors-champ en agitant une crécelle ou un ballon tout en l’appelant « Léon, Léon », et en chantonnant pour le faire sourire. Il ne va pas rester sur ce coussin encore longtemps. Je la sens agacée de la lenteur d’exécution du photographe qui est pourtant un professionnel. Elle va couvrir l’enfant d’une petite couverture qu’elle-même a tricotée et qu’elle ne retirera que quand l’homme de l’art aura enfin changé la plaque dans l’appareil et qu’il dira « Prêt? » comme si c’était l’enfant qui allait lui répondre.

…Un ballon, c’est cela. Un de ces ballons colorés qu’un marchand ambulant propose à l’entrée du square.

Sur la photo existante, Marguerite retient Léon qui se tortille pour tenter de rattraper ce satané ballon dont on devine l’ombre sur le sol du côté de son regard. Si le photographe avait attendu un dixième de seconde de plus, le ballon serait là, en train de rouler sur l’herbe et la force du désir de l’enfant aurait vaincu le pouvoir de sa mère à le retenir.

 

Soigneusement pliée dans une feuille de papier, l’homme qui a découvert la malle a rangé la petite croix accrochée sur la petite chaîne. Tout est petit, la chaine, la croix, la petite enveloppe de papier blanc. J’enroule cette chaine autour de mon doigt, elle est légère, douce et tiède. Le contact du bijou au creux de ma main engendre un sentiment d’intimité avec l’enfant qui l’a porté, Léon, qui d’autre ? Aussi avec Marguerite qui l’a choisie pour lui. Je fais tourner un peu le pendentif dans les rayons du soleil, provoquant un scintillement de reflets sur le guéridon du jardin, avant de le remettre dans son emballage de fortune et de le glisser dans ma poche.

 

Heureusement que l’homme qui a ouvert la maison a remis l’électricité car, malgré les volets grand-ouverts, la lumière de cloître qui réussit à pénétrer dans la vieille bâtisse est grise de la poussière accumulée par les années. Je traverse les corridors, puis la salle à manger. Le cagibi n’a ni interrupteur ni ampoule. Il est une bulle qui s’échappe encore d’un siècle presque oublié, la dernière, prête à disparaitre. Si la malle n’avait pas été tirée vers la pièce précédente et n’en coinçait pas le chambranle, je n’aurais pas remarqué la porte dérobée.

La malle est ouverte. Le seul objet qui l’occupe encore est le vase de Murano. Je l’emporte jusqu’à la table de la salle à manger et je déroule et lisse ces feuilles de journal que l’homme avait replacées avec soin. J’installe cet objet à la place qui aurait dû lui revenir, au milieu, bien en vue. Je le fais tourner sur lui-même afin que la lumière dont il a été privé si longtemps redonne vie à sa beauté intemporelle. Un rayon qui le traverse projette une marguerite au cœur orangé sur la table. J’en ressens l’ironie. De ma poche, j’extrais le bijou que je jette au fond du vase. J’installe la photo du côté où le reflet qui émerge du verre fait comme une fleur. Je la regarde, je les regarde tous les deux. Léon qui s’échappe et Marguerite qui ne veut pas se résoudre à le perdre.

Léon et Marguerite, Marguerite et Léon, sur l’unique photo témoin de leur existence. Elle, elle a relevé sa jupe et j’aperçois la dentelle d’un jupon ; les lacets de ses bottines me semblent dénoués. Je m’interroge encore « N’est-ce pas un ruban qui est noué sur la manche droite de l’enfant ? »

Leurs dernières vacances, avant la guerre, au bord de l’océan, sur une île, suivies d’un départ… La seule chose que je puisse affirmer reste la chute imminente du ballon, pas plus.