Piste d'écriture: créer des personnages à partir d'une caractéristique (ici, leurs noms), en associant autour selon la technique de la carte mentale, ou heuristique. Puis raconter leur histoire...

 

 

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Quand elle était gamine, Télémaque était persuadée que les choses et leur nom avait un rapport immédiat et nécessaire.

Une rose par exemple s’appelait rose parce que le R grondait comme une épine, et que la fleur avant qu’elle ne soit trop ouverte avait une gueule chiffonnée de petit chat. C’est charmant un petit chat ; c’est griffon aussi, griffeur, et s’il y avait une chose que Télémaque ne comprenait pas, c’est pourquoi un chat s’appelait chat. Cat à la rigueur, comme en anglais, ça avait du son : pat pat pat font les petites pattes sur le plancher frais du matin ; cat cat croq, font les petites dents s’abattant sur les croquignolettes croquettes…

Arrêt sur pensée : les croquettes ont-elles toujours existé pour que les cat s’y fassent les dents ? et avant, sur quoi d’autre ? les os friables des piafs ?

(Piaf, parce que oiseau, c’était vraiment trop… oiseux, pensait Télémaque. Oiseleur, ça le faisait. Un oiseleur, rien qu’à entendre ce nom prononcé dans les contes, on sentait que c’était quelqu’un qui vous ensoisolait dans ses filets. Filet de frime, frimeur-piégeur... Mais oi-seau, quel ange étourdi avait collé ce nom à la grande famille des voletants ? à moins que l’étiquette, destinée à un autre, par exemple ros-eau, n’ait été arrachée des doigts du démiurge par un coup de vent, et ne se soit plaquée aux emplumés. Le vvv…vent était forcément ffffarceur, et il vous les bbbbrisait parfois un max, à force d’être z’heureux d’être parfaitement nommé et surnommé : mistral, autan, bise, brise, marrrrin, tout cela vous faisait souffle, on sentait bien qu’il n’y avait pas moyen d’échapper au son du vent…)

Le vvvent, donc, était parfaitement nommé. Les vvvvoiliers voguaient en harmonie avec lui, et les vvvvâgues vous gonflaient l’âme… Ah, partir au cou de son cat caravelle, rêvait Télémaque, ronronner les courants, visiter Christophe Colomb, tomber à genoux sur la terre vierge-horizon et la nommer, saluer les premiers Amérindiens qui ne vous rendraient pas forcément la politesse : amers, bien sûr, les pauvres. C’était comme si leur destin avait été inscrit dans leur nom… Une sorte de prophétie, quoi, pépia la gamine fière de connaitre des termes compliqués (elle lisait plus haut qu’elle).

 « Ah mais non ! comment tu peux dire ça ? s’exclama la grande cousine qui l’écoutait délirer depuis un grand quart d’heure. D’abord les Amérindiens, ils ne s’appelaient pas comme ça. Ensuite le Colomb, il fut reçu par eux comme un roi, plus exactement comme un dieu. Et enfin, c’est quoi cette confusion entre identité et destin ?»

La gamine ouvrit sa grande bouche – aussi grande que sa pensée, c’est-à-dire beaucoup trop pour sa petite taille – afin de lui répondre, et pondre encore elle ne savait quelle théorie en clé de ré. Mais la grande cousine l’arrêta :

« C’est comme si toi, parce que tu t’appelles Télémaque, tu étais condamnée à défendre ton jardin de Thaque contre des nuées de prétendants… - Note, il y a un peu de ça », remarqua le grand cousin. La grande cousine lui jeta un regard qui lui cloua le bec, et elle-même ferma son clapet.

Si bien que Télémaque ne comprit pas plus qu’avant pourquoi elle se prénommait ainsi, ni pourquoi son père était le grand absent de son île de Thaque.

 « Est-ce que je vis dans une télétragédie ? » demanda-t-elle à son grand-cousin qui, obstinément, se taisait. Et, à la grande dinde : « Pourquoi je pourrais pas être aussi amère, moi, que les Indiens ? »

Les deux haussèrent les épaules qu’ils avaient déjà hautes, et lui tournèrent le dos ensemble. La laissant à sa longitude de rivages.

 

Mais : une Télémaque amère, ça ne le faisait pas.

Ou ça le faisait trop: Télémaque à la mer.

La mer qui les entourait, vague. Et les vagues qui venaient inlassablement assaillir les oiseaux. Les oiseaux tour à tour horizon, pierres, mousse, et même mouettes. Et qui continuaient de criailler, geindre, pleurer leurs messages prétentiards. « Goéland toi-même, va ! »

 

« Télémaque, dans l’histoire, c’est la fille de qui ? demanda la fillette, le lendemain matin, à sa mère.

– C’est le fils d’Ulysse », répondit celle-ci.

Ah. On lui répondait. Mais la question et la réponse n’allaient tellement pas ensemble que Télémaque resta la bouche ouverte, effrayée.

Isola, qui dut s’en rendre compte, prit le visage triangulaire de sa gamine entre ses paumes et, les yeux plongés dans les siens, soupira : « Comme tu lui ressembles ! »

Je ressemble à qui ? s’interrogea Télémaque. Mon père était-il une fille, puisque moi je porte le nom d’un garçon ?

Tout en lui beurrant ses tartines de petit-déjeuner grillées juste comme elle les aimait, c’est-à-dire tièdes et à peine craquantes, maman Isola désolée lui raconta :

« Encore une idée forte de ton père. Une obsession. Ton papa a été un homme à obsessions, il faut s’y faire. Tout le temps que je t’attendais, il ne cessait de t’appeler comme cela, Télémaque ; il posait sa main sur mon ventre, faisant venir tes petits pieds, tes petits poings, tes petites oreilles, au contact, et approchant sa bouche de ma peau, il te soufflait : Télémaque ! Tééééé-léééé-maaaaank ! Quand je lui demandais pourquoi, il me répondait que c’était parce que tu vivais une Odyssée, que tout enfant vit une odyssée avant sa naissance. Je lui expliquais qu’il se trompait de nom. Il me répondait qu’on allait tout de même pas t’appeler Ulysse, ç’aurait été trop déroutant. Ah, parce que tu crois que Télémaque… ? protestais-je. Il riait, répétait qu’il aimait ce nom, ces sonorités, et évidemment quand tu es née il n’est venu à l’esprit de personne de te prénommer autrement… »

Tap, tap, tap. Cat entra, vint se frotter contre la jambe de Télémanque. Crac, croq, croq. Les tartines, ce sont mes croquettes à moi, pensa la petite garçon manquée.

« Ah. Et quand je suis née, mon papa Ulysse il était content que je sois une fille ? – Quand tu es née, Marin ton papa était déjà parti pour la Vendée Globe, tu sais cette course autour du monde. Après mon accouchement on a réussi à le joindre sur son catamaran, il paraissait comblé, il riait à la radio, ah comme il riait, il disait : Je suis le plus heureux des hommes et même des dieux !  Quelques heures plus tard la liaison s’est perdue, et depuis on ne sait rien, on espère encore, on ne sait rien. »

Maman paraissait plus triste que pleine d’espoir, et Télémaque se dit que c’était bien difficile de porter un prénom comme le sien, qui marquerait désormais l’inconstance des dieux, et leur rogne des dieux contre les hommes à obsession, et trop heureux.

De ce petit-déjeuner date la fin de sa frénésie à apparier toute chose à un sens, et tout sens, à un nom. Elle se remit à appeler son chat, Châtaigne, et remarqua qu’il ronronnait parfois comme un pigeon.

Les roses du jardin conservèrent toutefois leur petite moue féline, en tant que « Roses de sables et de vents » elles gagnèrent des concours, et lorsqu’un paysagiste nommé Tigrès en profita pour faire la cour à maman Isola, Télémaque ne s’étonna pas. C’était la suite logique de l’histoire. Le paysagiste était indien d’origine, tamoul exactement, mais pas amer, et Télémaque sympathisa suffisamment avec lui pour n’avoir pas envie de lui décocher tout un carquois dans le ventre, comme Ulysse et son fils avaient fait, parait-il, aux pauvres prétendants de Pénélope. On peut être homonyme sans être synonyme, avait-elle compris, et puis les temps avaient changé, et, last but no least, sa maman paraissait consentante.

De toute façon, elle était nulle aux fléchettes.

Aussi, son beau-père et elle préférèrent régler les problèmes de rivalité, et autres protocoles, au foot. Ça décoiffa bien quelques soucis, mais les couleurs des pensées s’en trouvèrent ravivées. « Télé…marque, pas ! » s’écriait Tigrès, narquois, à quoi elle répliquait : « RRRRaaah ! » ce qui faisait instantanément rappliquer Chataigne, l’ex-Cat, dans son camp, et rapidement lui permettait de remonter ex-equo (les chats ont un jeu de pattes miraculeux, c’est bien connu).

Quand les jumeaux naquirent, leur papa se trouvait près de l’accouchée. Télémaque versa quelques larmes d’envie. Mais enfin, Tigrès ne déclama pas à tous les vents, lui : « Je suis le plus heureux des hommes et même des dieux ! »

Ce qui évita que ces derniers, qui n’aimaient pas qu’on contestât leur prédominance, se fâchent.

Peut-être.

Mais Télémaque trouva toujours qu’il manquait un petit quelque chose à ses frères. Un p’tit grain de folie, une assurance dans la tempête, un goût des obsessions. Elle les aima beaucoup quand même, leur distribua quelques coups d’épines, mais leur raconta l’histoire des noms et leur apprit à ronronner comme des pigeons : en gonflant mats, muscles et moustaches. Après quoi, leur ayant légué l’essentiel, elle les laissa grandir à leur façon. Elle-même dut, pour suivre l’option grec ancien à laquelle elle tenait tant, partir en internat.

Aujourd’hui, elle est linguiste, une spécialiste de l’étymologie, et quand on lui demande comment elle arrive à retenir tant de mots, elle explique que chacun a, en plus d’un son, une couleur, un parfum. Sans compter ces racines migratrices qui les rattachent entre eux, sans trop tenir compte des frontières et autres océans. Les mots forment famille voletante, quoi. « Quand j’étais petite, ajoute-t-elle, j’étais persuadée que les choses et leur nom avaient un rapport nécessaire et immédiat. Ce n’est pas tout à fait cela mais tout de même. Ainsi pour moi, rose sera pour toujours un mot bleu. Le Petit Prince lui-même l’a dit : sa rose ne pouvait être que bleue, et moi je rajoute : bleue comme horizon. Personne n’ira contester Saint-Ex, n’est-ce pas ? »

Elle vous regarde avec ses yeux verts perçants, tout à fait capables aujourd’hui de vous dégommer aux fléchettes et aux buts, et elle sourit.

Elle sourit comme un chat. Elle Cheshire, quoi.

Et moi, qui suis l’un de ses petits frères mi-indiens, je peux vous dire que je ne me risque pas à contredire Télémaque, quand elle est dans son humeur de colombe.

Je me contente de la regarder le cœur rempli de contentement, ma grande sœur ouverte à tous les sens, à tous les vents quelquefois rosses de l’île de Thaque.

 

 

 

 

Carole, avril 2016. Image: Chat bleu, par Céline art-passion,

 

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