Adèle ou Asphodèle ?

3 Méric10e

" Méditation faicte sur ma mort future, la quelle se joue lentement avec discrétion ".
J.J. Froberger (1616 -1667).


  Bonjour, ou plutôt  : « Bonsoir ! », ou même : « Bonne nuit ! ». Moi, c'est Frédéric. Je suis – plus exactement, je fus – artiste-peintre de mon état. Pas besoin de vous dire mon nom, vous m'avez sans doute identifié.
  Car je me targue d'une certaine renommée et me réjouis qu'on parle encore de moi, fût-ce à l'imparfait. Une exposition me sera prochainement consacrée en cette ville où je suis né. Pauvre consolation ! Je reprends à mon compte cette réflexion d'Achille exsangue au fond des Enfers :
   «Mieux vaut être un chien vivant qu'un héros mort ».
   Achille a cent fois raison. Le problème est qu'on n'a pas vraiment le choix.
  Si vous fréquentez le domaine de Méric, ou la rive du Lez, juste en dessous, sans doute me croiserez-vous sans le savoir. Mon ombre hante ce parc, qui fut le mien. J'en parcours les allées  parcours avec délectation.  Une épaisse haie abrite des regards ce qu'on nomme : « le mas », une maison de maître, et son accorte terrasse où  je m'attardais les soirs d'été, jusqu'à la nuit tombée, en compagnie de mes anciens amis.
   Je dis « anciens », car il y a belle lurette que tous ont disparu. Moi-même ai le regret de vous annoncer que je fus victime, il y a cent quarante six ans très exactement, des balles des Prussiens. On ne se remet pas de ces incidents-là.
  Qu'elle soit ou non ce qu'elle était, la nostalgie ici n'est pas de mise, et foin des regrets superflus ! À présent, me voilà  promu fantôme, illustre qui plus est. Je me console en me disant que j'ai vécu les plus beaux moments de ma courte vie en des lieux immortalisés par mon pinceau.
  J'aurais tort de me plaindre. En ce moment, la nature foisonne, exubérante. Le verger que j'ai planté de mes mains recommence à fleurir, pour mon plus grand bonheur ! De mon balcon, j'assiste à la pourpre explosion des arbres de Judée. On ne saurait attendre mieux du trépas !
  Il faut dire pourtant qu'en un siècle et demi, mon cher domaine a beaucoup changé, au point que j'ai du mal à retrouver mes anciens repères. Certes, en descendant vers le Lez, je constate que la rivière coule toujours dans le même sens... encore heureux ! Son cours est coupé comme avant de seuils et chaussées de moulins. La maçonnerie, au fil du temps, s'est passablement dégradée. Entre les blocs disjoints, l'eau vive persiste et signe. Elle sourd avec force et se divise, avant de choir en charmantes cascatelles, propices à la rêverie des amoureux.
   De la noria que j'ai peinte, irriguant cultures et vergers, il ne subsiste que la carcasse. On a rafistolé la vasque, inutile apparence. Alors que le mécanisme a disparu, ce vide est dépourvu de sens. Il n'importe,  je m'abreuve toujours à l'eau du souvenir.
  Suivant le sentier des pêcheurs, je m'aventure plus en aval, jusqu'au pont qui franchit le Lez en direction de Castelnau.
   Cet ouvrage, que j'ai connu simple et rustique, est devenu méconnaissable. On l'a ridiculement élargi, surélevé, pour les besoins d'un trafic d'un nouveau genre. En lieu et place des charrois, fiacres et autres malles de poste qui circulaient jadis, je vois défiler sans arrêt sur cette artère des monstres d'acier autopropulsés. Je me sens dépassé par tant de nouveauté. Comment diable ces engins peuvent-ils se mouvoir d'eux-mêmes sans être tractés par des chevaux ? Il y aurait grand péril à croiser leur trajectoire. Évidemment, je dis cela pour autrui, car, ayant passé l'arme à gauche,  je ne saurais trépasser derechef.
  Ouf ! À cette heure avancée de la nuit, la circulation s'est enfin calmée. Je puis poursuivre ma spectrale promenade en toute quiétude et sérénité.
   À présent, me voici sur le tablier du pont. Je me penche sur la rambarde, et de là, mon regard se porte au fond de la ravine ; une pichenette suffirait pour y tomber, je ressens irrésistiblement l'appel du vide. En cet instant, des voix étouffées parviennent jusqu'à moi. Ne serais-je donc pas seul à cette heure insolite, en ce lieu déserté des promeneurs ? Scrutant les ténèbres, je discerne alors deux silhouettes et m'approche de ce couple insolite.  Il y a là, contre le parapet, un homme d'âge mûr, et d'apparence robuste, à ce que j'en puis juger, ainsi qu'une frêle jeune fille. Leur conversation, qui me paraît des plus animées, me parvient alors distinctement. J'apprécie, en ma qualité de fantôme, de pouvoir en capter l'essentiel sans être remarqué des interlocuteurs.
  Oh, mais je crois bien les reconnaître, ces deux-là ! Le personnage masculin ne peut-être que Victor, mon ancien métayer, un quadragénaire au visage rubicond, à l'accent méridional rocailleux. C'est qu'il a son franc parler, celui-là ! La jeune fille, aux allures d'adolescente, n'est autre qu'Adèle, ma propre nièce. Encore cramponnée au garde-corps, elle s'apprêtait sans doute à sauter dans l'abîme. Il a remarqué sa présence en faisant sa ronde et l'a ceinturée à temps, prévenant son geste désespéré. Pour l'heure, il est en train de la sermonner, lui disant qu'elle allait faire une grosse bêtise (en fait, Victor emploie un mot plus cru, que je me garderai de transcrire en l'état). Je trouve tout de même qu'il s'approche trop d'elle et la serre un peu fort à mon goût. Je ne supporte pas l'idée que ses grosses paluches s'attardent sur son blanc sein. Pour sûr, il trouve une certaine jouissance à palper ses rondeurs. Je ne puis m'empêcher de le jalouser.
  Ah, mon salaud ! Tu ne vas tout de même pas profiter de son désarroi pour te payer ce tendron !  Pourquoi pas l'engrosser, pendant qu'on y est ? As-tu perdu de vue qu'il s'agit de la nièce du patron ? Détournement de mineure… Au regard de la loi, cela va chercher loin ! Ton compte est bon, mon gaillard !
  Pour autant qu'il m'en souvienne, mon métayer est marié. Parlez-moi du démon de midi ! Je le tiens malgré tout pour quelqu'un de sensé.  Victor ne va pas abuser de la petite, il ne ferait pas un coup pareil à sa bourgeoise, elle ne lui pardonnerait jamais ! Non, me dis-je, il n'agit ainsi que par compassion. Je préfère en rester à cette explication.
   Tout de même… Plus je pense au projet suicidaire d'Adèle et moins j'en comprends la raison.
   La belle idée, que d'aller se jeter dans l'eau noire et glacée en pleine nuit ! Moi qui sais ce qu'est le froid de la mort, j'en parle en connaissance de cause. Mais qu'est-ce qu'elle croit, celle-là ? Que quelqu'un viendra la repêcher, ou chauffer l'eau du Lez ? Il doit falloir une sacrée dose de désespoir pour en arriver là ! Quel gâchis, quand on y songe ! Comment peut-on, quand on a dix sept ans et que tout vous sourit, se soustraire sur un coup de tête à la lumière du jour ?
   Je laisse à Victor le soin de raisonner l'adolescente, si faire se peut. Il n'entre pas dans mes prérogatives de revenant d'intervenir directement dans leur conciliabule. Il est tout aussi vrai que ma relation de l'au-delà ne leur serait d'aucun secours. Telle la lueur d'une bougie, l'expérience n'éclaire que celui qui la porte. En admettant qu'on pût m'entendre, qui prêterait attention aux recommandations d'un  radoteur comme moi, vieux d'un siècle et demi. Je parle de mon âge présent. J'avais vingt huit ans quand j'ai péri de mort violente. Au fond, c'est mieux ainsi. Je laisse à ceux qui m'ont connu le souvenir d'un grand et beau garçon, grand tombeur de femmes. Réduit à l'état de zombie, il vaut mieux me taire, et laisser mon œuvre parler pour moi.
   Ma nièce, ah parlons-en ! Tout le monde a sa gracieuse silhouette en mémoire : elle a posé pour moi deux fois, sur fond de décor castelnauvien. C'est elle que l'on voit de face, en robe claire à l'ombre d'un grand pin. Le clocher du village apparaît en silhouette sur la rive opposée. Adèle a servi de modèle une seconde fois, en robe rose et de dos, assise sur un banc de pierre. Elle y paraît pour ce qu'elle était au juste : une gamine montée en graine. Elle est devenue ensuite célèbre… Un peu trop vite peut-être, au point que ça lui a tourné la tête, on peut dire les choses comme ça. Je présume aussi qu'elle s'était entichée de moi, de dix ans son aîné ! Je l'ai déçue, en lui disant qu'elle se faisait des idées pour rien, ce qu'elle a mal pris. Pour se venger de mon indifférence, elle a collectionné toutes sortes d'aventures. Pas un jour ne s'est écoulé qu'elle ne trouve un nouveau soupirant. Je veux voir dans ses amours à répétition la cause profonde de son malheur.
  Brisons là. Je ne m'intéresse pas à la vie d'Adèle, et me garderai de tout clin d'oeil grivois… D'autant que cette fille-là se prénomme Asphodèle. Une troublante coïncidence : la floraison de cette plante débute juste au mois d'avril. Selon la croyance antique, l'asphodèle blanche s'épanouit sur les landes arides, haut-lieu des ombres en errance. Il en émane une lueur surnaturelle, en même temps qu'un doux-amer parfum de l'au-delà. Autant sa tige est chétive d'apparence : un squelette végétal, autant son tubercule est riche en éléments nutritifs. En cas de disette, il peut servir aux vivants de substitut du pain. Je ne parle pas des défunts. La maigre subsistance qu'ils en tirent suffit à leur peu de besoins.
  À quel monde appartient Adèle (ou Asphodèle) ? Cent cinquante ans écoulés, cela représente la bagatelle de cinq ou six générations. Il ne peut donc s'agir de ma nièce. Au mieux, Asphodèle serait l'arrière-petite-fille de sa petite fille.
   Autre source de confusion : j'apprends que Victor ne s'appelle pas Victor, mais Gabor. Rien à voir avec mon ancien métayer, sinon qu'il a la même carrure. Il est d'origine roumaine et lanceur de couteaux. Voilà donc l'explication que je cherchais. Si cet homme vient d'arracher Adèle-Asphodèle à la mort, c'est juste qu'il pensait que, n'ayant plus rien à perdre, elle pourrait lui servir de cible à la foire ou sur scène. Eh bien, pour ce coup-ci, c'est raté !
   Je ne saurai jamais la fin de l'histoire. Apparemment, une idylle se noue entre ces deux-là. Maintenant, le couple improvisé s'éloigne de moi, se fond dans l'obscurité de la nuit. Ces créatures de chair et d'os traversent le Styx (pardon : le Lez) en sens inverse pour rejoindre le monde des vivants. Je les imagine partageant la tiède moiteur humaine à laquelle des spectres tels que moi n'ont plus accès.
     Juste au dessous de moi, le cours d'eau roule imperturbablement ses flots tumultueux.
     Je me remémore inopinément ces vers de Ronsard (Odes, IV, 10) :

" Ondes, sans fin vous promenez,
Vous menez et vous ramenez
Un cours qui jamais ne séjourne.
Et moi, sans faire un long séjour,
Je m'en vais de nuit et de jour
Au lieu d'où plus on ne retourne."

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Piste d'écriture : Scénario inspiré de « La fille sur le pont », Patrice Leconte, 1999.
Illustrations : Clocher de Castelnau, vu du domaine de Méric, au printemps (photo de l'auteur).
Tableaux cités : Frédéric Bazille, « Vue de village », 1868, huile sur toile, 137,5 x 85 cm, Musée Fabre, Montpellier/ « La robe rose », huile sur toile, 145 x 110, Paris, Musée d'Orsay.