Piste d'écriture: créer un (ou des personnages) à partir d'une caractéristique, autour de laquelle on associe.

Le front large et buriné, dehors par tous les temps, sa stature compacte l'ancre dans les pentes argileuses.

 Au bas de son tracteur dont les roues le dépassent de deux mètres, il racle ses bottes de caoutchouc contre le marchepied, avant de redémarrer. La journée est longue dans le Poitou mais il aura pris son casse-croûte et une bouteille d'eau pour s'installer près du ruisseau, à l'ombre d'un prunier sauvage, dès que la cloche de l'église au loin sonnera midi. Une petite sieste d'une demi-heure le réjouira.

 16H30 : par beau temps son fils Pierrot, treize ans, le rejoint au retour de l'école en sautillant. Il n'est pas arrivé qu'il mord déjà dans une grosse tranche de pain blanc accompagnée d'une barre chocolatée, le tout préparé par maman. Ses devoirs expédiés en plein champ, il repasse au calcul.

Les additions c'est ce qu'il préfère, et, avant que son père ne lui donne le volant du tracteur, il doit débiter les soustractions : 11 pommes ôtées de 38 = ? Puis : 5 pommes valent 3 poires, 1 poire vaut 45 centimes combien vaut 1 pomme ?

Il doit s'appliquer car son Jean-Pierre l'amènera vendre au marché quand il saura bien compter.

 Mais Pierrot est souvent distrait, il aime fouiller la terre pour débusquer les taupes, détourner les chemins de fourmis, reconnaître les chants d'oiseaux et repérer leurs nids, déterrer les vers de terre pour la pêche du dimanche après-midi, pendant la sieste des ancêtres.

 

Jean-Pierre qui n'a pas été à l'école secondaire le dispute, ça lui a causé des soucis pour remplir les papiers de la ferme, il voudrait que Pierrot s'en charge. Sois un peu plus mûri ! grogne-t-il à son fils.

Les grands-parents, eux, soignent le bétail matin et soir malgré leurs rhumatismes, ils ont fait toujours ça et ne s'en plaignent pas. La femme de Jean-Pierre, Irène, confectionne conserves, pâtés de cochons, de canards, de chevreuil ou sanglier suivant la chasse. A la saison elle récolte légumes et fruits de la propriété avec l'aide de voisines. La plupart sont vendus sur les marchés des communes environnantes, le reste stocké pour l'hiver. Le congélateur plein, on croirait qu'il va y avoir la guerre ! Irène ne parle guère, on ne sait rien de ses origines mais il se raconte qu'elle a été trouvée sur un banc à l'église dans une couverture grise, à Pâques, après l'office. Elle avait dans les trois mois, et c'est grand-père qui passait par là sur sa jument attelée à la carriole qui n'a pas pu refuser ce don du curé : « C'est dieu qui vous l'envoie ». En bon chrétien il n'a pas eu le cœur de dire non, d'ailleurs grand-mère pleurait déjà en lui caressant le menton : une petite fille, ça lui manquait, un don du ciel en effet, elle qui ne pourrait plus en porter !

 Jean-Pierre était son grand protecteur, fier de sa providentielle sœur. Puis elle est devenue sa femme. Ils n'ont jamais quitté le Poitou. Leur voyage de noces s'est déroulé à 30 kms de là, chez tante Ida. Ils ont goûté la bouillabaisse qu'elle leur avait préparée, une recette de Marseille piochée dans un magazine, ils ont beaucoup aimé mais ont failli s'étrangler avec une grosse arête, ils n'avaient jamais vu ça !

Quand le père le raconte à chaque anniversaire, Pierrot rigole. Il connaît ça les poissons, à la cantine c'est la morue ou les sardines les vendredis où l'on fait maigre.

Pierrot a une amie, Bernadette, onze ans, de belles joues rosées, les siennes rosissent aussi quand ils se retrouvent le matin sur le chemin de l’école avec son frère Serge. A huit ans celui-ci ne voit rien de leurs émois. Quand il pleut ou par grand vent, il aime se nicher entre eux en leur prenant la main, ça le pare un peu et il en profite pour se pendre. Bernadette le laisse faire, amusée. Pierrot ne veut pas la décevoir, il se la mariera un jour mais il ne lui dit pas, enfin pas encore.

 

chantal addition

 

           Chantal Joanny