Piste d'écriture: s'inspirer d'un à 3  titres de pièces de théâtre, ici:  « Mon oncle le bossu" et "Une diva à Sarcelles".

Mon oncle le bossu :

Sarcelles-Carte_de_Cassini1

Il y en a qui ont des oncles d’Amérique, le mien est bossu à Sarcelles. Pas de chances me direz-vous, il aurait pu faire bossu à Cannes ou Arcachon, un endroit où au moins il y a du soleil, et des garçons bronzés. Alors que là quand on m’envoie chez lui, ça ne me change pas beaucoup de chez moi, à Asnières, sauf que c’est moins bien fréquenté, parait-il. 52,7% du parc de logements est de type HLM, dit-on sur Wikipédia, qui est ma bible à moi, et du coup la ville compte plus de familles nombreuses qu’ailleurs dans la région. Sur les trottoirs je croise pas mal de beaux garçons bronzés, le problème, c’est d’engager la conversation. Il y a bien un stade, mais je n’ai pas grande envie de devenir footeuse.

A Sarcelles, il y a aussi les avions : ils passent, repassent et nous rasent. Les gens qui se pressent à Roissy n’imaginent pas le bruit qu’ils causent. Avec un casque sur la tête et des écouteurs dans les oreilles, depuis la maison de mon oncle, et en tournant le dos à la RN16 et sa zone d’activités, on peut aller se promener dans les bois et les champs de céréales, et regarder les Boeings qui dessinent leurs trajectoires dans le ciel. C’est beau. Ça vibre. Je peux m’imaginer en boite, une rave party en plein champs, rien que pour moi.

C’est ça qui est triste : rien que pour moi. J’ai du mal à me faire des copains, et ceux et celles avec qui je me lie dans l’année ne résistent pas à un mois d’août à Sarcelles.

Pourtant, mon oncle est vraiment drôle. Dans la famille, on est bossu de père en fils, dit-il. Bossu et écrivain public. Les filles en réchappent, et s’échappent. Mais les garçons ont tous la bosse de la lettre, à défaut de celle des maths, plaisante-t-il.

Je ne peux pas juger s’il dit vrai, il fait partie des 21,4% de personnes vivant seules à Sarcelles (contre 34,6% dans la région d’Ile de France, dont tous les deux on fait partie. Moi, je vis avec maman, ça ne fait pas une famille très étendue non plus). Mon grand-père est bossu aussi, mais ça fait longtemps qu’il a perdu la tête, alors l’avait-il emplumée ou millimétrée ? mystère. Quand à grand-mère, elle refuse de me voir, et donc de voir mon oncle quand je suis avec lui, et maman tout le temps. C’est triste de n’avoir qu’une petite-fille et de ne pas la calculer, non ? C’est ce que je me dis. Mais ça la regarde, après tout.

Bref. Avant que maman n’acquière une fille, et de ce fait perde sa mère, elle travaillait dans une usine de rubis synthétiques. Ouais, ça existe ces machins-là, y’en avait une ici, à Sarcelles. Mais maman a manqué finir carbonisée, et sans que je sois sûre qu’il y ait un lien de cause à effet, elle a quitté la fabrique de rubis pour s’engager dans l’usine de dentelles faites avec des fils d’or. Ça devait être beau, mais pas tant que ça me dit maman, qui à force, avait l’impression d’être prise dans une toile d’araignée brillante mais pas chère payée (ce sont ses mots). De toute façon, ça aussi ça a délocalisé, et du coup la voilà concierge à Asnières.

Comment la fabrication de dentelles en or mène au gardiennage d’une résidence, j’ai du mal à voir, mais j’ai beau poser des questions, maman ne m’explique pas. Elle m’embrouillerait plutôt. C’est comme quand je lui dis que ça m’intéresserait de rencontrer mon père : elle se met à courir partout, c’est l’heure de la distribution du courrier, ou celle de la sortie des poubelles, de l’arrosage de la pelouse, de la maintenance des bouches d’aération, du cirage d’escalier ou du détartrage des canalisations. Parce que son boulot, ça consiste autant à faire plombier que psy gratuite pour mamies. C’est éreintant me dit-elle, et je veux bien la croire. Moi, je suis miss catastrophe : quand j’essaye de l’aider, je lui pose en même temps des questions, et les questions la font déraper.

Alors, le plus souvent possible, elle m’expédie chez mon oncle. Qui fait bossu spécialisé en lettres administratives, retour de flammes et curry-cœur-love-vitae. (Bon, pour le curry-cœur-love j’ai un doute, mais c’est quand même plus marrant de l’imaginer cuire et mitonner les mots que taper un pauvre C.V.)

Lui, il m’en raconte des choses sur la famille. Mais jamais sur maman (enfin si : maman-sa-petite-sœur, du temps qu’ils étaient petits ensemble, mais maman-ma-mère, non.) On dirait que ça le gêne. Il repart direct dans le passé.

Voilà ce que j’ai pu réunir : avant d’être cette dentelle pelée où pavillons alternent avec grands ensembles et hangars surdimensionnés, Sarcelles était une zone viticole et maraîchère appréciée. Après le phylloxera (1879, pour les ignorants), ne sont restés que les poires, les petits pois et un peu de blé. Malgré quoi la population était doublée à l’époque des récoltes et cueillettes, qui partaient pour les Halles parisiennes par charrettes, puis par wagons entiers…

Les hommes de la famille tendaient leur dos comme écritoire lors des foires, afin que les marchands puissent faire leurs additions ; certains étaient rebouteux, un fluide qui soulageait les autres, mais jamais eux-mêmes. Ça durait comme ça depuis le Moyen-Age et peut-être même le néolithique, allez savoir, et puis un jour ils se sont redressés comme ils ont pu et, installés le coude sur une barrique, ils se sont mis à rédiger eux-mêmes les contrats, faire les additions, et écrire, pour les cueilleux de petits pois, vendangeux et autres immigrés saisonniers, leurs lettres pour chez eux. Mon oncle m’a montré un contrat de louage et deux bafouilles d’amour illustrées de fleurettes, sur du papier qu’avait fait la guerre de 70 ! (mille huit cents, s’entend). Il parait même que c’est l’arrière-arrière-grand-père qui a dressé le premier inventaire de l’apothicairerie Miraville, près de l’hôtel Miraville, un petit manoir à colombages qui sert de mairie aujourd’hui. L’apothicairerie n’existe plus, plein de boutiques ferment dans le quartier du village, mais une librairie papeterie vient d’ouvrir, c’est la grande nouvelle de la saison, avec le passage de 3 à 4 emprunts possibles à la médiathèque Anna Langfus. Ça reste scandaleusement insuffisant, non ?

 

Une diva à Sarcelles

« Toi, ma Lolote, me dit mon oncle quand il me voit écrire dans mon journal que j’émaille de Wikipédia, t’es bien partie pour prendre la suite de mon petit commerce… Je te rassure, t’auras pas besoin de te déformer la colonne, tu seras la Lola Bossuette, ma jolie nièce grammairienne… »

Il est gentil tonton, Lola Bossuette ça sonne plutôt prometteur. Mais il est bien le seul à me trouver jolie, et dans mon trouble je viens de mettre 2 M à prometteur, alors que ça ne prend que 2 T :  la vie aujourd’hui est plus géoméTtrique que métrique, tonton, et pour la poéTtique, tu repasseras… 

Je jette quand même un coup d’œil à mon Wiki. Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) : évêque et aigle de Meaux, a oraisonné funèbrement Henriette-Marie de France, polémiqué contre la RPR (si si ! religion prétendue réformée, celle qui protesta) et discouru sur l’Histoire universelle. Où vois-tu la grammaire là-dedans mon cher oncle ?

« Et puis d’ailleurs, moi c’est plutôt diva que dictionnaire, que je voudrais faire ! ne puis-je m’empêcher de miauler. Une diva à Sarcelles, ça ça ferait du neuf... »

J’ai dit ça dans un cri du cœur, je m’en repends tout de suite : t’es déjà moche, Lola, t’aurais pu te passer de sombrer dans le bizarre et je dirais même plus, dans le zarbi-bizarrei !

Ça semble pourtant lui redresser la cypho-scoliose, à mon tonton, ce que je viens d’énoncer. « Diva à Sarcelles ? il s’écrie. - Ou ailleurs… », je soupire.

Je soupire sans commenter, il sourit aux anges, et si ça lui plait de m’imaginer grimpée sur un tonneau pour oratorier les Sarcellois ravis, je peux lui laisser ce plaisir.

(Selon Wiki, le nom de Sarcelles viendrait de Cercellus, cerceaux pour cerclage de barriques. A moins que ce ne soit de Cercillia, sarcophages. Dans l’un ou l’autre cas, on tourne en cercles, dans un lieu dévolu aux libations ou aux limbes … Je suis furieuse d’avoir laissé échapper mon espoir secret. Je n’avais pourtant bu qu’un petit coke, moi...)

« Par Diva, tu veux dire...? s’enquiert mon oncle, très sérieusement. Chanteuse ? Théâtreuse… ? – Diva-rappeuse, dis-je d’une voix elle-même râpée par l’humiliation. Ou gâteuse. Divagatrice, c’est ça. Diva-Gâteaux. Passant à travers le Haut du Roi, Chantepie et le Village perchée sur le toit d’une pâtisserie ambulante, et vocalisant aux petits-fours… - Hum… Robe chantilly à crinoline, carrosserie blanche et crème fouettée, voilà qui serait bath ! s’amuse-t-il. – Bath toi-même ! battu ! coulé ! Ca… carabosse ! » je m’écrie. Avant de m’enfuir dans le flot de mes jupons hypothétiques, de chantilly je n’ai que la graisse.

 

Quand il me retrouve un peu plus tard, mon oncle le bossu a la bosse circonflexe. « Tu m’as fait de la peine, Lola, me dit-il. C’est la première fois que je me sens… mal regardé par toi. – Et toi, tu ne m’as pas traitée, peut-être ? – Il me semble, ma chère nièce, que c’est toi-même qui t’es traitée de diva-gâteaux gâteuse. Ce que vu ton âge, tu admettras que je n’ai pu le prendre au sérieux. – C’est ça, ‘xactement. Personne ne me prend au sérieux. Personne ne veut me… me réré… pondre… quand j’inter… roge sur des choses qui me con… con…- Pas des choses qui te rendent con ? ne peut s’empêcher de finasser mon oncle. – Des choses qui me concernent, alors peut-être qu’elles me rendent con ! que je lui réponds avec un flingue dans l’œil. – Par exemple ? il pare, Smith and Wentson, mais je ne suis pas d’humeur à concéder, ce soir, alors je carabine. « Par exemple, pourquoi mémé elle veut plus voir maman ? pourquoi papa s’est tiré ? qu’est-ce que j’ai fait que je ne sais pas, et qu’est-ce qu’elle a fait, ma mère, pour m’avoir ? »

Il en tombe assis sur sa chaise. « Pfff… c’est du lourd ! ma chère sœur ne t’a jamais parlé de tout ça ? – Ta chère sœur, ma maman, elle a l’air de penser que ça ne me regarde pas, qui je suis. Elle préfère bosser, brosser et repasser. Et elle m’envoie à toi. Et toi tu m’accueilles très gentiment, tonton, c’est pas la question. Mais après tu me renvoies à elle et à mes études, elle ne vient même pas me chercher, et moi je me sens un peu… colis, tu vois ? Une lettre qui s’affranchirait toute seule. – C’est vrai que tu es très autonome, depuis tes neuf ans… Ecoute, Lola, ce n’est pas à moi de te répondre, s’agissant de ton père et de la brouille familiale. C’est à Marianne de le faire, moi je veux bien l’aider si elle n’y arrive pas toute seule, mais je ne vais pas parler à sa place. – C’est pourtant un peu ton métier, non ? – Ah non, moi je ne parle pas à la place des gens, je les écoute et j’écris, éventuellement je reformule, mais je n’inscris rien qui n’a pas eu leur aval. Tu ne le sais pas encore, depuis que tu me vois faire ? – Ben… j’y avais jamais trop réfléchi… – Bon. Je vais lui téléphoner et lui parler dans ce sens, à Marianne. Si elle est d’accord, elle viendra dîner un de ces soirs, ou alors on ira chez elle, chez vous quoi et… - Tu vois, toi aussi tu dis chez elle. – Oh Lola, tu ne vas pas lui faire un mauvais procès à ta mère, hein. Elle t’a choisie, elle t’élève, et une gamine précoce comme toi, et féroce quelquefois, ça ne doit pas être de la tarte tous les jours, hein ? »

Je ne lui fais pas remarquer qu’il s’emmêle dans ses métaphores, tonton. Je me lève et je l’embrasse. Et je le remercie.

« Eh, Lola, il ajoute. Si tu veux vraiment devenir Diva-rappeuse, faudrait commencer à te bouger. Cours de danse, de chant, de pâtisserie, choisis, j’ai des potesses au village. Et la libraire veut créer un groupe de slam, tu pourrais voir si ça t’intéresse, non ? Tu ne réponds rien ? »

C’est que la timidité me tétanise, soudain. Mais il a raison, mon oncle, on n’attrape pas ses rêves avec des intentions. Il a la bosse de l’intuition, pour ça.

Carole Menahem-Lilin, avril 2016. Carte : Sarcelles vers 1780 (carte de Cassini), tirée de l'article Wikipédia sur Sarcelles: https://fr.wikipedia.org/wiki/Sarcelles)