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DOCUMENT DE TRAVAIL

Deux phrases, un fragment de dialogue du film La fille sur le Pont de Patrice Lecomte

 « Vous avez l’air d’une fille qui va faire une connerie. » et « Non, non merci. Ça va… »

 

EXTERIEUR / NUIT

La scène se déroule uniquement sur ce pont.

La caméra est placée à l’entrée du pont, vers la ville, le côté le plus illuminé. L’autre rive semble beaucoup plus sombre. De notre point de vue, on ne sait pas s’il s’agit de la campagne ou du faubourg.

Les seuls mouvements de caméra seront un double-pivot horizontal et vertical. Elle ne se rapprochera en aucun cas des personnages. Dans le mouvement vertical, le regard passera par les structures métalliques dont le secteur laisse percevoir la décrépitude.

La pluie vient de cesser. Des gouttes perlent encore des entrelacs métalliques du parapet. La jeune femme qui s’y cramponne est de dos.  On ne l’aperçoit que grâce à la lumière des réverbères qui révèle la clarté fantomatique de son manteau. Le peu de luminosité de la scène ne permet pas encore de savoir de quel côté du parapet elle se tient. Les mouvements du fleuve laissent penser qu’il est en crue : des tourbillons sont visibles comme des clignotements, la musique est sombre, quelques notes minimalistes sans écho, sourdes.

L’homme qui marche au milieu du pont louvoie légèrement comme hésitant sur la direction qu’il prendra, jusqu’à ce qu’il aperçoive le personnage féminin.

La caméra oscille au gré de des hésitations de l’homme, opérant la mise au point ici où là, donnant au spectateur une impression de nausée.

— Vous avez l’air d’une fille qui va faire une connerie.

Elle ne se retourne pas à ces mots. C’est comme si elle ne les avait pas entendus. Quand il les répète, elle hausse les épaules et on peut penser qu’elle va enfin réagir. La voix est assez brouillée car s’y mélange le vent, le bruit de l’eau, des cliquetis et grincements métalliques, les rumeurs lointaines de la ville.

La jeune-fille tourne la tête vers la ville mais sans regarder l’homme qui à présent lui fait face. Son visage est lumineux, souriant et désespéré. Désabusée, elle répond enfin comme s’il venait de lui proposer quelque chose d’un peu indécent, par un « Non, non merci. Ça va ! ».

Il se recule d’un pas ou deux, avec un mouvement sec de la tête qui pourrait laisser croire qu’il vient de recevoir une claque. Il la dévisage, hésite, tente un vain mouvement de la main vers elle. Il se tourne à son tour vers la ville (vers la caméra) puis, rentrant la tête dans les épaules, croisant les pans de son manteau comme s’il avait froid, il fait un demi-tour martial (bruit de talons qui claquent) et reprend sa traversée du pont vers le faubourg. Le bruit des pas qui s’éloignent est peu à peu remplacé par la musique lancinante qui reprend sa place.

La caméra se déplace seulement maintenant, pour s’arrêter au niveau où se tient encore la jeune fille. Pas de zoom, l’objectif fixe se déplace du personnage féminin en gros plan (ce qui permet de s’apercevoir qu’elle se tient à l’extérieur de la rambarde et de prendre pleinement conscience de ses intentions), au personnage masculin qui s’amenuise du côté sombre du pont.

Bientôt on n’est même plus sûr de discerner la silhouette de l’homme tellement ses vêtements se confondent avec le paysage. Le bruit de pas disparait totalement pour être remplacé par le souffle de la respiration de la jeune fille. Une respiration rapide, presque haletante, qui peu à peu se calme.

Gros plan sur ses mains qui sont moins crispées. Respiration retenue envahissante, disparition de la musique, bruit des gouttes d’eau qui tombent dans les flaques brillantes du trottoir au rythme d’un battement de cœur. La tension doit être à l’extrême. La caméra continue son balayage en ne s’arrêtant qu’un instant sur la jeune fille et seulement sur des détails de son corps (la main ouverte, la tête penchée en avant, l’étoffe du manteau clair agitée par un courant d’air), pour aller avec une régularité de balancier guetter ce qui pourrait survenir après la disparition du personnage masculin.

Elle a lâché le parapet pour, ayant fait une volte sur la pointe des pieds — elle est chaussée malgré la saison que l’on devine glaciale, de ballerines claires ornées d’une petite boucle fantaisie. 

Gros plan sur le mouvement des chaussures. Zoom arrière quand elle enjambe le parapet pour reprendre appui sur le pont.

La caméra saisit l’expression de son visage.

Elle semble calme, ouverte, sereine. L’angoisse que l’on avait imaginée n’est plus d’actualité. Elle regarde vers la ville. Ses yeux sont clairs. Ses dents brillantes, ses cheveux blonds piègent la lumière, des taches de rousseur sous les yeux lui donnent comme un air rieur.

Ainsi que l’homme l’a fait précédemment, elle opère un demi-tour et c’est d’un pas légèrement sautillant qu’à son tour elle prend la direction du faubourg. Comme elle est vêtue de tons clairs, on ne la perd de vue qu’à sa disparition verticale progressive, due au dénivelé.

Les sons du fleuve, de la pluie et du vent, de la ville, des pas s’amenuisent jusqu’à disparaitre au fil de sa progression.

 

FONDU ENCHAINE

DE NOIR

Á

INTERIEUR / JOUR

 

La scène se déroule à l’intérieur d’un bistrot. Des gens passent sur le trottoir et défilent devant la vitrine. On ne voit que le haut des corps et le reflet de l’intérieur de l’établissement se mêle au tableau mouvant de la rue.

La jeune femme est assise. On la voit de profil. Elle tourne sa cuillère dans une tasse chocolat en donnant un petit coup sur la porcelaine à chaque passage. Elle ne sourit pas sans pour autant avoir l’air triste. Elle est lointaine, inaccessible. La rumeur de la rue pénètre dans la salle, comme un courant d’air. Des pas, un salut, lointains, des bruits de vaisselle entrechoquée.

La caméra est fixe sur le personnage féminin.

Elle tourne la tête et observe la rue comme si soudain il devait se produire quelque chose. Ce qui arrive. Un crissement de frein, un bruit de tôle froissée, quelques cris et vociférations. Elle est prête à se précipiter : chaise renversée, éclaboussure de cacao sur la table.

Quand, derrière elle, accoudé au bar, un homme dont on ne voit que le bas du corps, perché sur un tabouret, dit : « Vous avez l’air d’une fille qui va faire une connerie… » Son ton montre qu’il laisse sa phrase en suspend pour créer une ouverture.

La physionomie de la jeune femme change, passant par différents stades : surprise, interrogation, quête d’opinion chez les consommateurs attablés dont on voit défiler les visages.

La caméra est fixe au milieu et balaie la pièce de manière circulaire deux ou trois fois. A chacun de ses passages sur le fond de la salle, elle ne dévoile pas les personnages accoudés au bar ni le patron que l’on devine occupé à servir des cafés aux crachotis de la machine, à l’écoulement de liquides dans des verres, aux capsules qui entrechoquent d’autres capsules. La caméra fait un léger plan fixe sur le personnage qui vient de parler et dont on comprend qu’il s’agit de l’homme du pont.

La jeune femme se rassied et quand l’homme pose à nouveau la question, elle lui répond.

Elle le regarde cette fois pour lui dire : « Non, non merci. Ça va… ». Comme lui, elle laisse sa phrase en suspend comme pour appeler une suite. Une répartie qui la convaincrait de reconsidérer son refus.

La caméra va de l’un à l’autre, découvrant leur visage, comme s’il s’agissait d’un dialogue qui allait se poursuivre.

Elle saisit dans le regard des personnages attablés, la perplexité et l’incompréhension engendrées par ces deux phrases.

 

 

 

EXTERIEUR / JOUR

 

Les deux personnages se rejoignent à l’entrée du pont. La femme attend avant de poser le pied sur la limite (une bande de striures rouge et blanche) que l’homme soit rendu à son niveau. C’est ensemble et d’un même pas qu’ils passent la limite. On voit leur dos, leurs bras ballants, leurs épaules, tout cela comme un mouvement automatique qui déroule un scénario que l’on doit imaginer. Quand ils arrivent au point culminant du pont, la caméra accentue l’impression par une contre-plongée significative (changement d’optique).

Dès que les personnages sont à ce point, il faut opérer un changement immédiat de point de vue afin de les voir redescendre vers la ville. Caméra à l’entrée du pont côté ville.

Le bruit de la circulation sur la voie de berge submerge la scène et bien que les personnages soient en train de se parler on reste totalement ignorant de ce qu’ils peuvent se dire. La seule piste pour le spectateur se trouve dans les regards qui s’échangent et les corps qui semblent se frôler.

La très forte lumière du soleil donne un contre-jour puissant qui modifie les silhouettes jusqu’à les faire paraître irréelles. Jusqu’à la disparition …

…AU BLANC