Piste d'écriture: en s'inspirant de contes tels que Le Petit Poucet, imaginer des personnages alliés ou antagonistes, et leurs quêtes (conscientes ou inconscientes). Plus les péripéties éloignent les personnages de leur objectif premier, plus la tension narrative s'accroit, et plus ils risquent d'évoluer.

bazile

« Nous les côtoyons à chaque pas, les remarquant à peine. Ils naissent, meurent, et nous ne nous rappelons plus qu'un chant bizarre ou un vêtement bariolé qui venaient parfois frapper nos oreilles ou nos yeux. » (1)

Il était une fois un jeune peintre plein de talent et une petite chanteuse de rues, qui gagnait sa vie en jouant du violon.

Cette histoire commence comme un conte de fées. Elle se passe sous le Second Empire, il y a plus d'un siècle et demi.

Le prince charmant, Montpelliérain d'origine, s'appelait Frédéric Bazille. De forte taille et bien pris de sa personne, il jouissait, à vingt-cinq ans, d'une certaine renommée. Il venait d'installer son atelier à Paris, rue Godot-de-Mauroy - l'un des nouveaux « quartiers chics » de la Capitale.

La petite violoniste portait, comme dans la fable, cotillon simple et souliers plats. On pourrait se croire chez La Fontaine ou Perrault, on vient d'entrer chez Zola. La pauvrette était du nombre de ces gosses livrés à eux-mêmes, dépenaillés, qu'on voyait errer de par les rues, vivant de la mendicité. « La nuit, on les ramassait, pelotonnés sous les bancs du boulevard, contre les parapets des quais, sur le seuil des portes cochères » (2). Pour quelques sous, ces enfants de la misère chantaient des airs de leur pays, s'accompagnant de la harpe ou du violon.

Ce jour de 1866 - on était début septembre - il faisait un beau temps d'automne. Le grand Bazille était d'humeur guillerette. Il se rendait à pas vifs au Palais de l'Industrie, actuel Carré Marigny, pour veiller à l'accrochage de certains de ses tableaux qu'on allait exposer là. C'était juste à l'angle du boulevard des Italiens, le bien nommé, qu'il avait repéré cette gamine. Elle avait la figure pleine de l'enfance avec de bonnes joues rondes et un large menton, portait une mante de laine, un long châle bariolé, qui lui donnaient un faux air d'adulte. Elle avait sur la tête un chapeau bizarre orné de fleurs. Son dénuement se voyait à sa robe rapiécée et ses bas percés de trous. En cas d'intempéries, ses galoches devaient faire eau de toutes parts. Quel âge lui donnait-il ? Au plus, douze ou treize ans…. Son crincrin était désaccordé. La petite violoniste tenait l'instrument d'une main, l'archet de l'autre, il semblait suspendu dans le vide. À l'instant de jouer, son geste était demeuré comme figé. Bazille ralentit le pas, troublé malgré lui par cette scène de rue, alors banale. Il s'arrêta non loin la petite chanteuse, étrangère à ce qui l'entourait, pour mieux l'observer. Pour l'heure, elle n'avait pas remarqué sa présence et regardait le ciel, où se pressaient de lourds nuages gris pommelé. Peut-être y avait-il là-haut quelque chose pour elle ? Un monde meilleur, qui sait ?

Rien n'était moins sûr…

Bazille éprouvait un vague sentiment de pitié. Mu par un réflexe d'artiste, il avait tiré de sa poche un carnet de croquis, cherchant à prendre une esquisse à la hâte avant que le modèle n'eût bougé.

Trop tard. À présent, la fillette avait tourné vers lui son visage implorant, douloureux….

Il déposa une pièce de cent sous dans sa sébile. Une fortune pour elle, qui jamais n'avait reçu pareille aumône. Elle eut un pauvre sourire à son adresse et, pour le remercier, lui chanta d'une voix aigre une complainte en italien : « La pastora e il lupo ». Dans cette ballade traditionnelle, il est question d'un grand méchant loup, qui menace une pastourelle et son troupeau. Survient à point nommé l'envoyé de la Providence, un vaillant chevalier qui sauve la situation. Bazille fit cette amère réflexion, qu'il garda pour lui : lorsqu'on parle du loup, il pointe le bout sa queue, et les plus redoutables d'entre eux ne sont pas ceux qu'on croit. Certains de ces prédateurs vont sur deux pattes et non point quatre. À quoi bon mettre la petite en garde ? Elle était trop jeune et trop innocente pour cela. Du moins le croyait-il.

« Comment t'appelles-tu ? » lui demanda le peintre, une fois qu'elle eut achevé sa chanson.

 « Isetta » répondit-elle, intimidée. Il trouva ce petit nom gentillet. Sans doute était-ce un diminutif d'Isabella, ou bien Elisabetta. Le peintre avait beaucoup à faire, pourquoi restait-il planté là, devant la violoniste ? Bazille lui fit un geste d'adieu, rangea son carnet de croquis, et passa son chemin.

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ce meme jour

 Ce même jour, aux Tuileries, devant tout le Conseil Municipal réuni, l'Empereur, en tenue d'apparat, remettait solennellement au baron Haussmann le décret impérial portant intégration des communes riveraines de la Ville de Paris. Décidément, l'hydre ne cessait d'étendre ses tentacules. Napoléon III ne pouvait que se féliciter d'avoir choisi ce grand commis de l'État, qu'il avait nommé préfet de la Seine et Conseiller d'État. Avait-il eu la main heureuse en déléguant le bouillant préfet, amoureux fou de la ligne droite, pour mener à bien ses desseins : trancher dans le vif au sein des vieux quartiers. L'Empereur, sous prétexte de moderniser la capitale, avait en fait un souci d'ordre stratégique En vingt ans, la rive droite de la Seine avait été le foyer de sept insurrections successives. Ces travaux pharaoniques auraient pour effet de créer une brèche dans la citadelle. En cas d'émeute, les artilleurs pourraient tirer dans la foule et cavaliers et fantassins circuleraient sans difficulté. Cela permettrait de rétablir l'ordre, et force resterait à la loi. De la sorte, à l'avenir, la bourgeoisie pourrait dormir tranquille.

Ce projet mirifique et dispendieux, Haussmann l'avait réalisé tambour battant. Pour se gausser du baron, on avait mis en musique, en parodiant Offenbach, « les comptes fantastiques d'Haussmann ». Son compte n'était pas bon. Pour financer les travaux, l'impétueux préfet ne recourait à l'emprunt que peu ou prou, faisant, comme on dit, « de la cavalerie ». Il spéculait sur l'enrichissement futur de la Capitale en anticipant le gonflement des recettes fiscales, dont celles venant de l'octroi.

Sur le terrain, la technique était aussi singulière que le mode de financement pratiqué. Faute de relevé topographique préalable, on appréciait le relief au jugé, quitte à ce qu'une chaussée en construction ne vint malencontreusement buter dans un monticule. Il fallait alors passer en tranchée, en rasant les immeubles riverains. Bon, ce n'était qu'un détail, au plus un banal incident de parcours. Taillant à coups de sabre, à la hussarde, Haussmann avait transformé le dédale des rues de la rive droite en artères rectilignes.

« Que c'est beau. De Pantin, on voit jusqu'à Grenelle

Le vieux Paris n'est plus qu'une rue éternelle

Qui s'avance, élégante et droite comme l'Industrie

En disant Rivoli, Rivoli, Rivoli ! » (2)

Son grand œuvre était assurément cette rue de Rivoli, qu'il n'était pas peu fier d'avoir étendue des Tuileries à la colonnade du Louvre. À quand la prolongation du boulevard des Italiens jusqu'à la mer ? Cela ne ferait qu'accentuer le flux, notable déjà, des migrants italiens, les « Ritals », comme on disait.

Oui, Haussmann en était convaincu, de son labeur opiniâtre, un nouveau Paris devait naître.

À l'époque, on ne prenait pas de gants pour déloger les habitants. Les expropriations allaient bon train, si l'on ose employer ce terme inadapté. Car la procédure d'alors, rondement menée, était des plus sommaires. Des familles entières étaient laissées pour compte et battaient le pavé de la capitale.

Décidément, « l'extinction du paupérisme » (3) annoncée à la manière d'un couvre-feu par le Prince Président, tardait à venir.

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 Le lendemain et les jours suivants, Frédéric Bazille revit régulièrement la petite violoniste. Elle jouait à la même place et dans la même attitude. Il avait pris en affection cette gamine au front buté. Peut-être avait-il déjà dans sa tête le tableau qu'il en ferait. Lui donnant à chaque fois une obole, il parvint à nouer le contact et gagner sa confiance. Il n'était pas facile d'en tirer quelque chose, elle parlait un mauvais français, mêlé de mots italiens. Par bribes, il parvint cependant à en savoir un peu plus sur elle. Isetta lui confirma qu'elle était fille d'immigrés, benjamine d'une fratrie de quatre enfants. C'était chacun pour soi, l'on se débrouillait comme l'on pouvait pour subsister. Son père était fort des Halles, il faisait partie de ces hommes en bourgeron bleu qui portent des fardeaux plus lourds qu'eux. Voici quelques années, il avait été victime d'un accident du travail, laissant dans le besoin sa veuve et ses « bimbi ». La mère se prénommait Giorgina. Qu'était-elle devenue, au fait ? Isetta resta muette sur l'article, elle n'avait manifestement pas envie d'évoquer sa détresse, que Bazille comprit à demi-mot. Giorgina n'avait pas de métier, ce qui en suppose un. Ses filles étaient inexorablement vouées à suivre le même chemin : celui de la petite vertu. La petite Isetta, trop jeune pour tapiner (mais y a-t-il un âge pour cela ?) survivait en chantant dans les rues. Elle tirait le diable par la queue… Et pas seulement le diable. Imaginez que la petite futée avait plus d'un tour dans son sac. Quand, lui jetant quelques sous, une jeune bourgeoise huppée - on en voyait plus d'une ici - lui confiait un message à l'intention de son Sigisbée, Isetta le dissimulait aussitôt sous son châle. Un peu plus tard, le galant paraissait à son tour. Il récupérait – moyennant finances – le précieux billet. La gamine avoua qu'elle avait amélioré la rentabilité de son petit commerce. En quoi faisant ? Tout simple ! Il suffisait pour cela de remettre le message au mari trompé plutôt qu'à l'amant. Que voilà une ruse florentine ! songea Bazille. Il ne croyait pas si bien dire.

Oui, mais la peinture dans tout ça ? Tout doucement, une chose après l'autre, l'artiste en vint à lui demander de lui servir de modèle, on n'en trouvait pas alors si facilement. Isetta devait se rendre à son atelier pour poser. Il fallait pour cela que le peintre fît preuve de diplomatie. Il n'y avait pas un long chemin à faire, et ce travail était bien rémunéré. La petite n'y voyait pas malice, il suffisait qu'elle obtînt l'autorisation de sa mère. Qu'à cela ne tienne ! Où le peintre pouvait-il rencontrer Madame Giorgina ? (Le cérémonieux « Madame » était sans doute de trop…)

« Le soir, répondit Isetta, rue Quincampoix. »

Autant dire « sur le trottoir ». Bazille ne connaissait que trop la fâcheuse réputation du quartier des Halles. La rue Quincampoix prenait naissance entre l'Hôtel de Ville et le Châtelet, jouxtait les pavillons de Baltard, nouvellement construits, pour s'enfoncer ensuite au coeur du Marais. C'était le point de ralliement des grisettes et maquereaux de tous acabits. Les gens « comme il fauŧ » n'avaient rien à faire là-bas, sinon courir la gueuse et s'encanailler. Lui, Frédéric Bazille, était prêt à faire le pas, du moins si cela pouvait avancer son affaire. Ensuite, il verrait bien.

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il verrait bien

 Ce soir-là, il y avait une foule d'amis chez Monsieur Manet, assis devant son chevalet. L'artiste avait choisi d'installer son atelier aux Batignolles, non loin des grands boulevards, où se trouvaient les marchands de tableaux. Ses œuvres laissaient la bourgeoisie perplexe, il cherchait vainement des acheteurs parmi ceux qu'il est convenu d'appeler « les gens de goût ». Durand-Ruel allait chercher la clientèle en Amérique. En fait, le problème de ces artistes, « d'avant garde » aux yeux des uns, « maudits » pour les autres, était d'arriver à vendre quelque part quelque chose. On ne vit pas que de l'air du temps, même au sein des milieux réputés bohèmes….

Ces gens-là n'avaient pourtant rien d'excentrique. Leur tenue était sobre et leurs visages sérieux, presque graves. Il y avait là, rassemblés autour de leur chef de file, fumant le cigare ou tirant sur leur bouffarde, des peintres de la jeune génération : Degas, Renoir, avec son éternel chapeau melon, Fantin-Latour, Otto Schölderer, un artiste allemand… On reconnaissait aussi Zacharie Astruc, sculpteur et journaliste, ainsi qu'un jeune écrivain, connu pour son engagement politique : Émile Zola. Ce dernier s'intéressait aux choses de l'art et défendait la nouvelle peinture avec acharnement. Toujours tiré à quatre épingles, Bazille dominait le groupe d'une tête, il se distinguait par sa barbe fournie et son indéfectible bonne humeur.

Tout ce monde buvait sec, les conversations allaient bon train, on avait ici son franc parler. Le sujet du jour (quel autre possible ?) était le déroulement des ventes à l'Hôtel Drouot, prévues pour durer toute la semaine. Bazille allait en profiter pour acquérir des gravures de maîtres, qu'il cita.

Contrairement à la majorité de ses amis présents, lui n'avait pas de soucis financiers, on le disait même plein aux as. Personne ne lui en voulait pour autant car, à l'occasion, cet homme généreux achetait les œuvres d'autres peintres, pour son plaisir propre et pour dépanner les copains.

Le ton monta quelque peu quand il fut question du proche Salon d'automne. Tous les artistes présents, y compris les plus décriés du public, rêvaient d'y être exposés. Degas (fichtre ! Un sacré marlou, celui-là !), ne jurait que par les chevaux de course et les petites danseuses d'Opéra. Saquerlotte ! Il leur faisait prendre d'étranges postures, à ces filles ! On riait de lui sous cape : il ne devait pas leur faire grand mal, à ses danseuses, les mauvaises langues le prétendaient même impuissant. Au fond, personne n'en savait rien. Renoir aimait la chair fraîche et les filles pulpeuses. Courbet, à même enseigne, osait représenter de flasques rondeurs, fossettes, bourrelets et autres disgracieux capitons. Ses « baigneuses » avaient déplu. D'un coup de cravache vengeur, l'Impératrice avait fustigé ce cul de percheronne. Manet, qui nourrissait quelque ambition, ne digérait pas d'avoir été naguère, à l'instar de Courbet, relégué dans l'annexe du palais de l'Industrie, aux « Refusés », comme on disait. Son Olympia suscitait la verve de critiques malveillants et l'hilarité des chalands. Quel besoin avaient-ils, ces gens-là, de venir en foule, se presser devant des tableaux auxquels ils ne comprenaient rien, juste pour les dézinguer ?

«  Ah ça, mon bon, que voulez-vous ? intervint Bazille, on ne changera pas le public. À trop vouloir aller dans la provocation, nous chatouillons ses préjugés. Dommage. »

La mode étant alors à l'orientalisme, on enchaîna sur un proverbe arabe supposé : « Les chiens aboient, la caravane passe ». Un truisme. Bazille dut s'interrompre, en raison du brouhaha désapprobateur accompagnant ses propos. On le questionna sur ses projets :

« Toi, Fred, si prompt à critiquer les copains, où en es-tu de tes tableaux ? »

Allez savoir pourquoi, Bazille parla de la petite violoniste, un projet cher à son cœur. Il suscita la curiosité générale, en évoquant l'émotion que l'enfant de la misère lui inspirait. Grave question : la peindrait-il habillée ou dévêtue ? En soi, le thème choisi n'avait rien de nouveau. Quatre ans auparavant, Manet lui-même avait peint une chanteuse des rues (5). Il n'avait pas poursuivi dans cette voie, et renoncé pour un temps à peindre ce genre de scènes, tirées de la vie quotidienne. Ce ne sont pas elles qui qui vous mènent à la postérité. Pour l'heure, il n'avait d'yeux que pour Victorine, son modèle préféré (sa maîtresse attitrée au surplus, cela va sans dire). Elle posait dans tous ses tableaux, de nus en particulier, avec une mine effrontée, autant dire indifférente.

La petite Isetta, songeait Bazille, était autrement expressive ! Il ferait son portrait contre vents et marées, n'en déplût à ses chers collègues et néanmoins amis. Que diable ! Dans la vie, il faut savoir faire preuve d'un peu d'obstination !

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Huit jours plus tard, au soir tombé, le peintre se fit conduire en fiacre dans le quartier des Halles. Un à un, les becs de gaz commençaient à s'allumer sur le parvis de l'église Saint-Eustache. La haute façade gothique de cet édifice côtoyait, avec son décor Renaissance, l'élégante architecture métallique de Baltard. À cette heure tardive, les boulangers, les boutiques des marchands de vin ou débits de boisson étaient encore ouverts. Dès le milieu de la nuit, commencerait le défilé des charrettes des bouchers, poissonniers et autres maraîchers. Ils vendraient rapidement leur marchandise aux grossistes, avant de repartir aussi vite avec une cargaison de déchets. Cela servirait d'aliment pour le bétail ou d'engrais. Très tôt, avant le petit jour, commencerait le service du café. Le grouillement des camelots reprendrait de plus belle, précédant de peu la foule des acheteurs.

On n'en n'était pas là pour l'instant, les Halles s'étaient assoupies pour quelques heures, leur activité connaissait son court répit quotidien. Bazille porta ses pas vers la rue Quincampoix, ce lieu de turpitude où, selon les indications de la petite, il avait toutes chances de croiser sa mère Giorgina. Bien qu'il fît plutôt frais pour la saison, un escadron de femmes court-vêtues, dépoitraillées, leur visage hâve, outrageusement fardé, battaient le bitume. Leur tenue sommaire était censée appâter le chaland. L'irruption de ce beau garçon suscita parmi ce petit monde la curiosité générale. Bazille focalisait tous les regards. Qu'avait à faire un jeune homme bien mis dans ce coinstot bizarre, un quartier mal famé ? L'une des péripatéticiennes l'interpella : « Le tarif, c'est vingt francs la passe, mais pour toi, beau gosse, ce sera moitié prix. Même que t'en trouveras pour faire ça gratos. »

Hilarité générale. Il déclina l'offre, il n'avait que faire de telles prestations, tarifées ou non. Il s'enquit auprès de son interlocutrice de l'endroit où il pourrait rencontrer la fameuse Giorgina. Nouveau fou-rire à l'énoncé de son nom. Celle-là, tout le monde ici la connaissait. La fille lui désigna un estaminet proche, où notre homme avait toutes chances de la trouver.

Le peintre poussa la porte du troquet. À l'intérieur, cela sentait la vinasse et le tabac froid. Il n'eut aucune peine à repérer, accoudée au comptoir de l'établissement, dans une pose avachie, une femme encore jeune. Giorgina, sans nul doute. Elle avait dû être belle autrefois, mais son corps s'était décharné. Quasiment squelettique, elle avait les traits ravagés par l'alcool. Personne ne voulait plus de cette épave. Il fut atterré par le trouble spectacle de sa déchéance. Ah, l'absinthe ! On ne dira jamais assez les ravages qu'elle causait. Elle permettait d'oublier pour un temps ses soucis, de s'évader d'un quotidien morose, mais aussi, déréglait les sens. L'usage répété de celle qu'on nommait la « fée verte » conduisait immanquablement à l'asile, avant que ce ne fût au cercueil.

La buveuse jeta sur le nouveau-venu, qu'elle ne connaissait pas (un client potentiel pour elle, quelle aubaine !) son regard vide, halluciné.

Elle tituba quand ce dernier, la tenant par le bras, la conduisit à sa table. Il lui dit qu'il n'était pas venu là pour chopiner, ni pour tirer son coup, mais pour simplement pour parler.

« Ah bon, parler de qui, de quoi ?

- D'Isetta. »

Les mâles lui en avaient fait voir de raides, mais Giorgina ne s'attendait pas à celle-là. La pauvre créature lui jeta un coup d'œil suspicieux :

« Isetta ? Vous la connaissez ?

- Oh, simplement de vue. Elle chante dans mon quartier. Ensuite, nous nous sommes parlés.

- Et alors ?

- Comment, « et alors ? » C'est votre fille, non ? »

Bazille expliqua qu'il était artiste peintre et désirait la prendre pour modèle à son atelier.

Flairant la bonne affaire, Giorgina le regarda d'un air finaud.

« Pas question. Cette gamine est trop jeune pour cela ! »

Quelqu'un qui fait monter une nymphette chez lui, forcément, c'est un pervers. La perversion, ça se paye, et même au prix fort. Sûrement, cet homme en avait les moyens.

« Ah, Monsieur, mais qu'est-ce que vous croyez ? On a beau être sur la paille, quand il s'agit de ses enfants, on a sa fierté ! »

Fierté mon cul ! Bazille ne releva pas ce propos, ayant bien compris qu'elle voulait seulement faire monter les enchères.

« Parlons clair. Pour faire affaire avec vous, combien faut-il y mettre ? »

La femme eut un temps d'hésitation, avant de sortir un chiffre extravagant

« Cent francs d'abord, puis cinquante ensuite, à chaque séance bien sûr.

- À remettre à la gamine ?

- Non point, Monsieur, mais à moi. Ce sera pour son éducation. J'y veillerai. D'ailleurs j'entends bien accompagner Isetta. »

Même venant d'une gueuse, il ne s'étonna pas d'une telle exigence. À l'époque, une fille ne se rendait pas seule chez un homme, la bienséance exigeait qu'elle eût un chaperon. Il fallait se rendre à l'évidence, il devrait supporter la présence de la « mamma ». Va bene ! Ce qu'il n'admettait pas, c'était qu'elle vînt uniquement pour lui extorquer de l'argent.

Non qu'il ne voulût payer la somme dite. Il réglerait tout sans barguigner, mais pas à la mère, à son futur modèle. Il s'agissait ni plus ni moins que d'un salaire, qui plus est, honnêtement gagné. S'ensuivit une âpre discussion, qui dura un bon moment. Giorgina se révélait plus coriace qu'il ne s'y attendait. C'était fou comme l'appât du gain l’avait dessaoulée illico.

Au final, on s'arrêta sur un compromis. Ce serait moitié pour la fille et moitié pour la mère. Il fallait bien faire une fin.

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 Les semaines se succédèrent, puis les mois. À jours et heures fixes, selon le tarif convenu, la petite chanteuse-violoniste vint régulièrement poser chez le Maître. Elle fut d'abord accompagnée de sa mère, qui rapidement se lassa. Bazille avait désormais le champ libre avec elle. Ayant terminé rapidement son tableau, il en entreprit un autre en conservant Isetta pour modèle. Une perle que cette fille ! Il ne regrettait décidément pas de l'avoir recrutée. Elle apprit rapidement à prendre et tenir la pose et, quand il le fallait, se déshabillait sans chichis. Elle ne rechignait pas non plus aux tâches multiples de l'atelier, y compris les plus ingrates. Le peintre la traitait bien, il lui offrit des effets neufs. Au fil du temps, elle prenait de l'assurance, en même temps que sa silhouette et son visage s'affinaient. Les hommes de son entourage la trouvaient attirante. Il y avait à l'atelier un garçon du nom d'Enzo, qui faisait fonction de coursier. Le drôle, italien d'origine et du même âge qu'Isetta, ne tarda pas à lui faire des avances, qu'elle refusa, car elle n'avait d'yeux que pour son peintre.

La chose était loin d'être réciproque. Avec son physique avantageux et sa fortune personnelle, Bazille avait toutes les femmes qu'il voulait. Le plus souvent d'ailleurs, c'était elles qui lui couraient après. Qu'avait-il à faire d'Isetta ? Jamais la tentation ne l'effleura d'abuser d'elle.

« Aujourd'hui, c'est non, se disait l'infortunée. Mais qui sait... Demain, peut-être…. »

Seul l'espoir fait vivre. Elle ignorait que déjà le destin était en marche et que le conte de fées qu'elle avait vécu touchait à sa fin. En soixante-dix, quatre ans juste après qu'elle eût rencontré son protecteur, la guerre avec la Prusse éclata. Bazille aurait pu facilement se faire exempter. Fin septembre, il rejoignit le front comme engagé volontaire et n'en revint pas.

Isetta pleura quelques mois son prince charmant, ce qui ne le ressuscita pas pour autant. De guerre lasse, elle épousa Enzo le commissionnaire et ne fit plus parler d'elle. On croit savoir que l'année suivante, sous la Commune, le jeune couple était au nombre des Fédérés. À la fin de la Semaine sanglante, ils tombèrent tous deux au Père Lachaise sous les balles des Versaillais.

Ici s'achève l'histoire de la petite violoniste, en admettant qu'il y en ait une.

Car il est connu que les filles de rien n'ont pas d'histoire….

Notes :

(1) Lettre d'Alfred Stevens à Frédéric Bazille, citée par Gabriel Sarraute, dans son catalogue raisonné du peintre, Paris, 1948.

(2) Lettre de Frédéric Bazille à son père, citée par Didier Vatuone et Guy Barral : Frédéric Bazille, correspondance, Montpellier, 1992.

(3) Victor Hugo, « Les années funestes ».

(4) Ouvrage de Louis-Napoléon Bonaparte, publié en 1844.

(5) Huile sur toile, 1862, 171 x 106 cm, Boston, Museum of fine Arts.

 

Piste d'écriture : quête consciente (ou inconsciente) et tension narrative.

 

Illustrations (par ordre d'insertion) :

Frédéric Bazille, Petite italienne chanteuse des rues, huile sur toile, 131 x 98 cm, Musée Fabre, Montpellier.

Adolphe Yvon : Napoléon III remettant au baron Haussmann le décret d'annexion des communes limitrophes, 1865, huile sur toile, détail, 127 x 230 cm, Paris Musée Carnavalet.

Henri Fantin-Latour (1836-1904), Un atelier aux Batignolles, 1870, Huile sur toile 204 x 273 cm,

Paris, Musée d'Orsay.