Imaginer et approfondir un personnage à partir d'une caractéristique (ici, son prénom).

Marelle

Les futurs parents se trouvent confrontés à un choix difficile : celui du prénom de l’enfant à venir ; sans aller jusqu’aux extrémités mises en scène dans le film du même nom, il est clair que ce choix renvoie à des nœuds familiaux dont il est parfois difficile de s’extirper.

Quand certaines familles jouent la tradition en redistribuant de génération en génération les mêmes prénoms, quitte à attribuer au nouveau né le prénom d’un aîné prématurément disparu (cas de figure courant il n’y a pas si longtemps), d’autres choix traduisent l’engouement de la mère de famille pour les séries américaines ; combien d’Eddy, Kevin et autres Cindy ont souffert de ce marqueur social, parfois lourd à porter …

Mais il est des choix de prénoms qui peuvent avoir une influence sur toute la vie de l’enfant (à moins qu’à un certain âge, il ne fasse le choix salutaire de se choisir un prénom plus anodin et plus facile à porter).

C’est ainsi qu’un jour, je trouvai tout le petit groupe de mes camarades de catéchisme en ébullition : une nouvelle allait nous rejoindre et son prénom nous plongeait dans la perplexité ; alors que nous étions une cohorte de Catherine, Chantal, Anne Marie et autres prénoms abondamment distribués lors du baby boom des années 50, la nouvelle s’appelait Gracieuse !

Je demeurai estomaquée devant l’audace de ses parents ; dotée pour ma part de parents très conventionnels, je jugeai l’initiative des plus fantaisistes. Mon imagination s’emballa : avec un tel prénom, Gracieuse ne pouvait être qu’une fillette blonde au teint diaphane, une sorte d’elfe distribuant généreusement son sourire rayonnant aux pauvres Marie Catherine que nous étions ; un être à part, un être de lumière. Je me représentais Gracieuse arpentant la banlieue parisienne telle Heidi dans ses alpages !

Chacune d’entre nous s’imaginait déjà devenir son amie. L’attente de la prochaine séance devint une torture ; quand allions-nous faire sa connaissance ?

Le grand jour arriva et, avec lui, l’une de mes plus cruelles déceptions d’enfant ; mon elfe s’était transformé en une grande et forte fille dotée d’une lèvre supérieure déjà fort duveteuse, plus proche des lanceuses de marteau de l’ex-URSS que de mes rêves. Espérant malgré tout que cet aspect extérieur si peu cohérent avec ce beau prénom n’était qu’une erreur de la nature et qu’un heureux caractère allait compenser une grâce absente, je l’abordai, pleine d’espoir. Mais la pauvre Gracieuse avait tant souffert depuis son entrée à l’école des moqueries de ses camarades que toute approche étrangère lui était insupportable ; il me fallut me rendre à l’évidence, ni le physique ni le caractère de la fillette ne faisaient honneur à son prénom … et notre groupe déçu se dispersa et retourna à ses habituelles et futiles préoccupations.

Gracieuse glissa ensuite dans les oubliettes de ma mémoire …

Un jour, au retour de la maternelle, ma fille me parla en termes dithyrambiques de sa nouvelle « meilleure amie » ; lorsqu’elle me la nomma, je crus avoir mal compris : safirbélamour. J’eus beau me creuser la tête pour savoir de quelle origine pouvait être un tel prénom, ce fut sans succès. Les enfants de trois ans ayant une diction parfois approximative, je me renseignai discrètement le lendemain lors de la traditionnelle « heure des mamans » ; il me fut confirmé qu’il existait bien une petite fille répondant au charmant prénom de Saphir et au doux nom de Belamour.

Immédiatement, je repensai à l’infortunée Gracieuse, si mal nommée. La pauvre Saphir était-elle aussi une victime innocente, sacrifiée sur l’autel de la fantaisie de parents inconscients ? Il lui suffirait d’un physique médiocre pour se voir poursuivie tout au long de sa scolarité par des remarques désobligeantes…

Mais mon inquiétude fut de courte durée : ma fille s’approchait tirant par la main une autre enfant pour la présenter à « ma maman à moi » ; et là, je découvris les plus beaux yeux bleus qu’il me fût donné de voir jusqu’à aujourd’hui ; Saphir avait été bien nommée !

Il m’arrive encore, plus de trente ans après, de surprendre sa photo au détour d’un album d’une fête scolaire et à chaque fois, je ne peux qu’admirer la grâce et la beauté de cette enfant. Elle ne subirait pas la malédiction qui avait frappé Gracieuse !