Piste d'écriture: en s'inspirant de contes tels que Le Petit Poucet, imaginer des personnages alliés ou antagonistes, et leurs quêtes (conscientes ou inconscientes).

L’HISTOIRE

poucet

— Mais ce n’est pas possible que cette histoire finisse ainsi. Ces enfants qui retournent chez leurs parents sans rancœur, sans esprit de revanche, personne ne peut y croire ! Poucet a quand même récupéré ces fameuses bottes magiques…

— Je ne t’ai pas dit que Poucet était rentré aussi. Ses aventures l’avaient changé. S’il a réussi à convaincre ses frères en leur disant de rentrer et que lui reviendrait fortune faite c’est que, bien que l’histoire le passe sous silence, il avait volé une bourse bien pleine dans la chambre des petites ogresses, toutes leurs économies, des tas de piécettes qu’elles avaient obtenues on ne sait comment mais sûrement pas par des faits de gentillesse.

— Ses frères étaient-ils donc de grands nigauds ?

— Non, nigauds n’est pas le mot. Simplement aucun d’eux n’avaient pris une part active à la tromperie de Poucet. Ils étaient déjà endormis, recrus de la fatigue de cette longue marche dans la forêt sans autre nourriture que le quignon du matin quand Monsieur  O. avait perpétré cette « boucherie » dans la chambre des filles. Aussi quand Poucet les a réveillés pour s’enfuir quatre d’entre eux au moins ont refusé de se lever jusqu’à ce que le garçon leur présente la tête sanguinolente d’une petite ogresse en les menaçant de finir de la même manière.

— Alors, si tu le sais, dis-moi ce qui s’est réellement passé. Pour la famille mais surtout pour Poucet.

— Assieds-toi là et imagine…

 

Mon Oncle s’installe confortablement dans le fauteuil profond, croise les jambes calant bien son dos contre les coussins, tapote ses mains l’une contre l’autre, me gratifiant d’un sourire. Et il ne dit rien. Il se tait pendant… des minutes qui semblent des heures. C’est quand un « Alors, la suite, s’il te plait, la suite » suppliant s’échappe de moi presque contre mon gré qu'il daigne enfin reprendre sa narration.

 

« La famille de Poucet est composée comme tu t’en souviens des six frères : Benoît, Clément, Prudent, Modeste, Anastase et Ferdinand, de leur père monsieur Odilon Pousse (patronyme à l’origine du surnom du petit dernier), et de Marie-Agathe Dubois qui est encore jeune, la mère de Poucet. La mère des autres garçons a, un jour de colère, quitté la maison et la famille, déçue de la vie médiocre que son mari faisait mener à tous. Ramasser du bois pour faire des fagots, porter les fagots, vendre les fagots… Son plus gros client, un gros homme vorace, chasseur et viveur qui vivait seul à quelques lieues dans la forêt leur payait un bon prix mais lui, homme inconséquent, dépensait sans compter et rapportait de la ville une vache malade ou des semences avariées qu’il avait payées à prix d’or. Ce n’était pas un mauvais homme mais il manquait de bon sens. Elle voyait bien que ces enfants qu’elle aimait pourtant, avaient hérité des travers de leur père. Au fil des ans tout ne faisait qu’empirer. Voilà pourquoi, le jour où toutes les économies de la famille ont été utilisées pour l’acquisition d’une haridelle attelée à une flageolante charrette, la mère des six garçons est partie pour toujours.

Tu dois te demander comment la mère de Poucet est arrivée dans cette famille ? C’est le curé qui les a présentés. Odilon s’était rendu au village pour essayer de placer ses six garçons chez des fermiers plus prospères que lui. Chacun des enfants avait, dans un torchon noué, un morceau de pain et le dernier chandail tricoté par leur mère comme seul souvenir d’une enfance qui aurait pu passer pour heureuse. Ils étaient assis dans la fameuse charrette sur les ultimes fagots que leur père leur avait fait préparer pour le curé qui devait s’occuper du placement. Au lieu de quoi, ce dernier leur présenta Marie-Agathe Dubois, orpheline avec deux louis de dot, jolie, souriante et douce ; jeune et aussi perdue qu’eux. Ce jour-là, Odilon présentait plutôt bien et le curé n’hésita pas à mentir à chacune des parties, leur promettant un avenir souriant auquel lui-même ne croyait pas vraiment.

Les deux louis de dot ne firent pas long feu malgré la prudence de Marie-Agathe. Mais Poucet était né alors elle resta. De mal en pis, de disette en famine, d’impôts en taxe seigneuriale, le mauvais temps, les charançons dans la farine, la mort du cheval… Tout cela les mena à la situation que tout le monde maintenant connait.

Benoît, Clément, Prudent, Modeste, Anastase et Ferdinand sont rentrés. Mais Marie-Agathe est restée inconsolable de l’absence de Poucet. Elle est allée voir monsieur le curé qui s’engagea à faire des recherches, mais elle ne l’a pas cru. Elle a rencontré le chef des gardes à qui elle a raconté toute l’histoire, de la ruine de la famille, des enfants perdus en forêt, des loups qui rodent, de la maisonnée de l’ogre, du retour des garçons, de la population délivrée de la peur d’être dévorée, des moutons qui ne disparaissent plus… Le chef l’a écoutée avec bienveillance. Lui aussi a dit qu’il allait entamer des recherches, que justement il devrait se rendre à la ville la semaine suivante. « Je me renseignerai ». Il a dit cela et elle, elle l’a cru.

Il portait une cotte de maille légère et brillante sur des vêtements de cuir brun patinés. Ses bottes à revers étaient ornées d’éperons de cuivre qui sonnaient comme des grelots à chacun de ses pas. Ses mains puissantes se sont posées sur les épaules de Marie-Agathe quand il a ajouté « Comptez sur moi, madame. Je vous viendrai porter des nouvelles dès mon retour ». Il a dit cela et elle, elle l’a cru.

 

— Mais moi, ce que je veux savoir, dis-je à l’Oncle, c’est ce qu’est devenu Poucet. Je trouve bien beau qu’il ait sauvé ses frères, mais que lui est-il arrivé ? D’autres aventures ? L’ogre l’a-t-il attrapé ?

— Patience, j’allais y venir.

 

Déjà, le chef des gardes, il s’appelle Gérard. Il faut bien reconnaître que, à l’époque où l’histoire se déroule, Gérard est un nom peu commun. Mais justement, son sourire, ses grandes mains, sa cotte brillante et ses éperons, son prénom exceptionnel, tout cela Marie-Agathe ne pourra jamais l’oublier.

— Le nom de votre fils ?  demande Gérard à la mère angoissée, c’est bien Poucet Pousse ?

— Non, Poucet, c’est parce qu’il était le plus petit, mais son nom de baptême c’est Léo. Il a dû bien grandir depuis deux ans que je suis sans nouvelles. La dernière fois il m’a envoyé cela, dit-elle en lui tendant un magnifique foulard brodé qu’elle sort de sa poche.

Elle le déploie et Gérard perçoit qu’il s’en dégage un parfum de fleurs fanées mêlé de vanille, et de poivre, et d’agrumes. Très vite, elle l’enroule autour de sa main à en faire une boule qu’elle rentre aussitôt dans la poche de sa jupe, comme si elle avait honte de posséder une si belle étoffe.

Pour Gérard, cela suffit déjà. Il sait où il devra chercher.

..................................................................................................et la suite? attendez demain!