L’ENQUÊTE

 

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Le chef des gardes du comté doit se rendre à Rochefort demain avec trois de ses hommes.

Les chevaux seront sellés au lever du jour. Gérard a préparé les itinéraires et emporté les cartes et accréditations. Les armes sont fourbies, les haltes de bouches et d’hébergements arrêtées. Il leur faudra trois jours s’ils ne sont pas ralentis par le mauvais temps ou les classiques tentatives de brigandages à la traversée de la forêt de Boisrenard.

Quand ils se sont arrêtés le premier soir, dans l’auberge les hôtes ont parlé d’un jeune-homme qui, selon certains, serait un brigand repenti, pour d’autres, une sorte de héros toujours prêt à en découdre pour défendre la veuve et l’orphelin.

— Personne ne sait son nom, dit l’aubergiste. Personne ne l’a jamais vu à cheval. Il se déplacerait de ville en village et de village en bourg à la vitesse de l’éclair ou, plus modestement, à la vitesse du vent. Il paraitrait qu’il a libéré le comté de Brantôme d’un dragon, ou d’un monstre. A moins que ce ne soit d’un Ogre ou d’un fantôme. Peu des gens qui en parlent l’ont vu en chair et en os…

Gérard, cette première nuit, s’est tourné et retourné longtemps dans son lit et pas seulement à cause des punaises. Dès le point du jour, les voilà repartis, ne manquant pas d’interroger les gens qu’ils croisent à propos de ce garçon qui voyage à pied.

Et il apprend par bribes que la semaine dernière le jeune-homme a rendu une visite à cet usurier de Limoges et que, l’on ne comprend pas comment, il a réussi à le convaincre de rendre à une pauvre femme l’argent et les biens qu’il avait fait saisir pour se rembourser d’un prêt qu’il aurait fait à son mari défunt. Les gens l’ont applaudi quand il sortait de la ville et tout à coup, au tournant du chemin il aurait disparu, envolé, volatilisé…

Le soir suivant, installés dans la seconde auberge, Gérard poursuit son enquête. L’homme qui les reçoit est bien moins enthousiaste que l’aubergiste de la veille. Ce dernier a eu à subir quelques désagréments comme rembourser des voyageurs étrangers auxquels il avait, par erreur affirme-t-il, demandé des prix trop élevés. Mais il s’entend pour dire que le jeune-homme a disparu, comme il était venu, en coup de vent.

Le surlendemain, Gérard et ses compagnons sont entrés dans Rochefort. Ils ont rejoint le corps de garde de la citadelle et se sont reposés.

Alors que la nuit est tombée, Gérard est assis sur la jetée et regarde la mer. Dans le port, des bateaux au mouillage se balancent. Le vent du large capture des effluves iodées teintés de légères acidités d’agrumes, de cannelle, de vanille qui semblent monter des cales, qui imprègnent les énormes ballots entassés sur le quai.

Quelques marins rejoignent leur navire en titubant sur les pavés disjoints. Gérard les arrête, les questionne, lève avec quelques promesses leurs réticences à répondre aux questions de la Garde.

— Avez-vous entendu parler d’un jeune-homme, une sorte de héros redresseur de torts, protecteur des faibles…

— Et surtout des enfants, dit le plus jeune des trois terminant la phrase de Gérard. Moi-même poursuit-il, je peux dire que je lui dois la vie.

S’en suit une longue description des malheurs rencontrés dans sa jeunesse, pas bien lointaine : un père cruel et injuste qui le battait, une mère devenue effacée à force de pleurer, les punitions qui pleuvaient sur lui plus souvent que l’orage. Jusqu’à ce qu’un jour, un garçon à peine plus vieux que lui, vienne le chercher et l’aide à échapper à cette sinistre emprise, lui redonne courage et l’aide à rejoindre Rochefort. Comment ce jeune-homme avait-il su que son rêve inavoué était de parcourir le monde, de devenir marin ? Il l’ignore. Mais il peut le décrire : mince, les cheveux bouclés attachés en catogan, des vêtements de bonne facture ajustés d’une large ceinture à boucle, un chapeau de feutre gris orné d’un ruban et de trois boutons… Il est intarissable sur les détails mais le principal se fait attendre.

— Mais, le coupe Gérard, ne porte-t-il pas des bottes ?

— Des bottes, oui ! Des bottes étranges. Quand on les regarde, on a l’impression que leur image est…floue, fluctuante. Je ne saurais même pas vous les décrire ou en donner la couleur. Ce dont je suis sûr, c’est qu’elles ont de très grands rabats, clairs et souples. Quand je l’ai suivi, comme je n’allais pas assez vite, il a saisi ma main et je me suis senti comme enlevé par un ouragan. Le trajet jusqu’à Rochefort n’a duré que  dix ou onze minutes. Pour quatre-vingts lieues… Mais je me trompe peut-être, j’ai oublié, c’était il y a longtemps.

Les deux autres marins s’impatientent et l’entraînent si bien que Gérard se retrouve seul. Il pense à ce personnage dont les gens parlent de plus en plus, qui se transforme petit à petit en légende vivante. Les bottes. Ces bottes que les enfants d’Odilon Pousse ont décrites, ces bottes volées à Monsieur O., ces bottes qui apparaissent dans toutes les histoires glanées au long du chemin, sont forcément celles de Poucet. Il sourit intérieurement en se rappelant le visage de Marie-Agathe quand elle prononce le nom de Léo, nom qu’elle fait suivre de Poucet : la douceur d’un amour profond, la tristesse de l’absence. Et pour lui, le souvenir du contact des épaules de la femme sous ses doigts comme électrisés.

Ce soir, il va rentrer et demain, dès l’aube, il ira interroger les patrons, armateurs, capitaines. Demain. Demain il saura où trouver Poucet, Léo Poucet. Il le convaincra de rentrer avec lui.

 

LEO

C’est Charles Hérouët qui l’a finalement mis sur la piste.

— Léo, quand je l’ai engagé comme mousse, il paraissait n’avoir pas plus de douze ans. Mon bateau devait rejoindre le port de New York chargé d’étoffes de Hollande et de porcelaine et l’équipage était réduit car certains de mes hommes avaient été débauchés par mon concurrent le plus fourbe. Celui-ci leur avait promis, la veille de notre départ, une somme importante qu’ils n’avaient pas pu refuser, pour la même destination, sur un bateau plus moderne et plus rapide… Il transportait la même cargaison et espérait être à New York avant moi pour me souffler le marché.

Il poursuit sa narration dont je ne vais que te transmettre l’essentiel. Simplement, dès le second jour, le nouveau mousse sut se montrer indispensable. On le croyait occupé à trier les légumes pour la soupe, raconte l’armateur, qu’il était déjà en haut du mat pour démêler des cordages ou déployer la voile coincée ; quand le quartier-maître lui demandait ceci ou cela, à peine la demande posée qu’il était déjà de retour avec la chose qu’on lui avait demandée. Les marins, tous sans exception se sont entichés de lui. Surtout quand, histoire la plus étrange, Gwendall le cuistot, vidant un seau par-dessus le bastingage est tombé à l’eau. Le temps était mauvais, les vagues féroces, l’écume grise comme la mort. Léo a couru venant de la poupe, a sauté les pieds en avant dans les flots tumultueux, a saisi Gwendall sous les aisselles et, avant même que nous n’ayons eu le temps de crier, ils étaient tous les deux sur le pont. Si vous ne me croyez pas, vous voyez cet homme assis là, au bout de la table, allez lui demander si je mens. C’est Gwendall. Et celui que vous appelez Poucet, nous le nommons Léo.

Quand nous sommes arrivés à New-York, nous étions les premiers. Tous les marins se sont cotisés pour lui faire une tenue digne de lui. Ils l’ont mené chez un tailleur de Mainstreet, Seven Duncoux, qui est réputé dans toute l’Amérique du Nord. Quand il est rentré au bateau, les hommes croisés sur le chemin le regardaient avec admiration et les dames le saluaient. Il avait l’air plus grand, plus âgé, moins timide. Vous l’avais-je dit ? Quand je l’ai rencontré la première fois, c’était un garçon timide. Maintenant c’est un homme, mais je ne suis pas sûr qu’il ait plus de quinze ans. Il a voyagé comme homme d’équipage et même comme simple passager, sur toutes les lignes commerciales de toutes les compagnies maritimes présentes dans cette ville. Une fois par mois, il revient me rendre visite. Il me charge de faire parvenir de l’argent, des denrées, des vêtements à une famille qu’il dit être la sienne, mais je le soupçonne de venir surtout pour Anna, c’est ma fille. Car, comme par hasard, elle est toujours là quand il parait et leurs joues rosissent dès que se croisent leurs regards.

Gérard pense à Marie-Agathe qui attend son fils. Il sent comme une chaleur sur son visage. Il va renvoyer ses hommes au village et attendre que Léo, Poucet, ou quel que soit le nom qu’il utilise, arrive à Rochefort. « S’il ne change rien à ses habitudes, il devrait se présenter lundi », a dit Hérouët.

 

Durant ces quelques jours, Gérard flâne dans les rues de la ville, entre dans les boutiques qui proposent aux chalands des produits des quatre coins du monde : des épices, des étoffes, des bijoux, des pièces d’ameublement ou de vaisselle, des broderies d’un exotisme étonnant pour le petit provincial qu’il est. Il se laisse tenter par un tablier brodé de cacatoès et de fleurs exubérantes, bordé d’un petit volant délicatement froncé. Il dit à la vendeuse qu’il destine ce cadeau à sa mère, mais toi et moi avons compris qu’il pense plutôt à Marie-Agathe Dubois. D’ailleurs en saisissant le paquet il rougit et regarde ses pieds quand la vendeuse di :t « Votre mère sera contente ».

Il se fait confectionner une jolie chemise qui jure un peu par son raffinement avec son costume de cuir. Qu’importe. Quand il se voit dans le miroir du drapier il se trouverait presque beau…

 

Puis Poucet est venu. Et Gérard était là. Ils se sont parlé avant de retourner au village. Un seul était à cheval et Léo devait souvent l’attendre. A chaque halte ils allaient un peu plus loin dans leurs échanges. A chaque pas ils se trouvaient un peu plus proches.

Aussi quand ils arrivèrent chez eux, Gérard et Léo n’avaient qu’un objectif : « être heureux ».

Odilon Pousse, le père têtu, était comme à son habitude, parti vers de grands projets qui n’échoueraient pas forcément. Avec ou sans l’aide de son jeune fils il allait devenir charbonnier !

Benoît Pousse, naïvement, espérait que son petit frère reste pour toujours. Il fut déçu.

Clément Pousse, avec sa gentillesse coutumière, accueillit le retour de Léo et essaya de plaider le pardon pour leur père.

Prudent Pousse, de sa place de troisième, regarda le petit dernier avec condescendance, mais lui souhaita « bonne chance pour l’avenir ».

Modeste, Anastase et Ferdinand, lui réclamèrent aide et assistance afin d’apprendre à lire et parcourir le Monde. Ferdinand se révéla particulièrement doué pour les mathématiques, Anastase pour la rédaction et Modeste pour la musique.

 

Les six premiers garçons devinrent donc des hommes et Marie-Agathe quitta enfin son mari. Elle était encore jeune et belle. Ce que monsieur le curé lui avait promis, une vie bonne, elle le partage aujourd’hui avec Gérard.

Gérard a exigé du seigneur d’être remplacé par son second toutes les fins de semaine, sauf en cas de guerre, ce qui permet au jeune couple d’aller pique-niquer dans la forêt. Depuis longtemps maintenant on n’y rencontre plus d’Ogre.

La mère des petites ogresses est revenue au village. Elle s’occupe du ménage et de la cuisine au presbytère. Monsieur le Curé lui accorde toute sa confiance.

Quant à Poucet, Léo Poucet Pousse, il est devenu riche, a épousé Anna qui vient de donner naissance à Ilona. Il a pris la suite de son beau-père et gère sa flotte et ses marins avec un grand savoir-faire. Il ne porte plus les fameuses bottes que pour rendre visite à sa mère. Et aussi dans des cas spéciaux qu’il appelle des « Urgences Absolues ».

 

— Encore une histoire qui finit bien, dis-je à mon Oncle.

— D’autant que tous se marièrent répond-il. Tous se marièrent mais n’eurent pas trop d’enfants qui se marièrent à leur tour et vécurent heureux. Longtemps…

Nyckie Alause, mai 2016

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