Fin mai, la Comédie du Livre a réuni à Montpellier plusieurs auteurs italiens. Nous nous sommes inspirés de certaines phrases de leurs romans durant notre séance d'écriture. Colette a choisi une phrase de Milena Agus, tirée de son roman Sens dessus dessous, édité chez Liana Levi. en 2016. Je la redonne à la fin de ce texte.

colette amours fanées

 AMOURS FANEES

 Les croquis cette fois lui posaient quelques problèmes mais il devait oublier tout ce qu’il avait toujours maîtrisé avec tant de grâce.

 Il était fier d’avoir jusque là imposé ce style nouveau aux riches bourgeois de la ville. Malgré son caractère de cochon- c’est ce que disait Hortense- il avait su faire aimer les volutes et les arabesques qui montaient à l’assaut des étages, les formes sensuelles et féminines qui créaient une atmosphère paisible et chaude.

 C’était un architecte plein de talent avec des idées nouvelles : on oubliait avec lui la rigueur de la pierre et de la ligne on droite. Il avait utilisé pour la première fois des matériaux qui n’étaient pas nobles comme le fer et le verre ; il avait imaginé des puits de lumière avec des verrières décorées de fleurs d’iris, de jacinthes et d’herbes folles qui donnaient à l’ensemble un air de nature à l’état sauvage. Les rayons du soleil transperçaient les verres colorés d’ocre jaune, de rouge rubis et de vert tendre et venaient inonder les bois précieux des planchers, les cadres des miroirs et les boiseries des murs.

 Il avait beaucoup de commandes, on suivait ses fantaisies, le délire des formes et des couleurs ; là, tout n’était que courbes, rondeurs, les escaliers virevoltaient, les sols se couvraient de mosaïques aux fleurs stylisées, les appliques et les lustres devenaient corolles ou tiges lascives et les ouvertures sur le jardin prolongeaient le savant désordre de la maison.

Souvent, il s’interrogeait sur le sens qu’il donnait à sa vie : « Mais qu’est-ce qu’une vie normale ? C’est celle de la plupart des gens ! être normal, c’est ressembler à tous les autres ». 

 Mais lui, il avait du talent, il se sentait loin de la vulgarité du monde dans cet univers qui lui était si personnel. Sa maison, sa première réalisation, était aussi le refuge qu’il partageait avec Hortense sa bien-aimée. Hortense et lui se lovaient dans le canapé, dont l’accoudoir prolongeait la rampe ondulante de l’escalier.  C’était surtout pour elle qu’il avait imaginé ces formes alanguies et douces, à l’image du sentiment qu’elle lui inspirait. Sûr de lui, il songeait parfois qu’elle ne pouvait que lui en être reconnaissante.

Mais tout cela c’était avant.

 Oui, passé le temps de la tendre complicité, il avait dû se rendre à l’évidence : Hortense semblait s’éloigner de lui, devenait indifférente. Il ne l’observait plus auréolée de lumière dans l’embrasure de la porte donnant sur le jardin, des brassées de fleurs dans les bras. Elle semblait avoir perdu sa légèreté, et refusait désormais de le suivre sous la tonnelle à la fin du jour, pour partager avec lui ce moment de détente qu’il aimait tant. Devant son verre d’absinthe il avait pu enfin se confier, lui dire ses espoirs, ses rêves, ses craintes et elle écoutait, attentive. A présent il était seul sous la voute fleurie de la tonnelle et l’absinthe n’avait plus qu’un goût amer.

 Car elle lui avait aussi demandé de redessiner une partie du premier étage, elle avait besoin de s’isoler de temps à autre avait-elle expliqué. Il avait accepté pour ne pas envenimer les choses – ou pour se masquer la réalité – et il lui avait aménagé une suite peine de fantaisie où il avait pu encore une fois exercer tout son talent.

Elle avait voulu une tapisserie lisse comme une étoffe précieuse, brodée d’iris. Plus tard elle avait réclamé un lit qu’elle avait choisi elle-même, large, décoré de feuillages, de fleurs et de papillons.

Ce jour-là il avait senti que quelque chose se brisait puis il avait dû accepter la dure réalité : Hortense apparemment ne l’aimait plus. Le soir, il lui arrivait encore de frapper à sa porte, en vain, elle s’était même montrée désagréable en lui faisant remarquer, un matin, qu’il la dérangeait en faisant craquer le plancher la nuit, en se rendant aux commodités au fond du couloir.

 Il avait à son tour transformé la partie ouest de la maison et s’y était installé. C’est là que l’idée, alors, lui était venue. Puisqu’il ne devait plus la déranger, il dessinerait un urinoir qui s’encastrerait dans la table de chevet. Bien sûr ce vulgaire objet serait bien loin de ses dessins visionnaires mais la petite flamme s’était peu à peu éteinte, il ne voyait plus les volutes, les arabesques et les couleurs qui avaient fait sa renommée, peu à peu la beauté des choses s’estompait, il avait découvert la banalité et la normalité et cela lui faisait horreur.

 Mais l’urinoir, c’était aussi un projet à creuser car il avait une solide clientèle qui ne pouvait qu’être intéressée par cet aménagement destiné à résoudre bien des petits problèmes domestiques. Car il en avait vu des histoires à la dérive, vite étouffées par les codes de bonne conduite : la chambre de Madame, celle de Monsieur avec la porte dérobée pour celle de la bonne ! Il avait dû se plier à ces situations qu’il pensait ne jamais vivre à son tour.

Alors puisque la laideur avait envahi sa vie, des urinoirs et des tables de chevet il allait en dessiner et à la pelle, il ferait fortune une fois encore même si les dessins qui prenaient forme lui répugnaient un peu, et lui donnaient encore quelques soucis.

Colette Rostan

phrase déclencheuse: "Mais qu’est-ce que c’est, une vie normale ? – C’est celle de la plupart des gens ! Etre normal, c’est ressembler à tous les autres."