Piste d’écriture : inventer une histoire suivant la structure du conte/ du récit d’aventure – un personnage a une mission/une quête bien définie, mais il rencontre des empêchements qui le lancent sur d’autres pistes (et le font évoluer), et doit affronter un antagoniste, ce qui permet la mise en place de la tension narrative, jusqu’au dénouement final.

Le diamant d’Ophélie

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Ophélie arpente les rues de la ville depuis des heures à la recherche d’une stratégie. D’une stratégie imparable de préférence. Cela fait des années qu’elle doit se défendre des manigances d’Éliette, sa belle-mère, elle a donc l’habitude. C’est souvent qu’elle trouve la solution à ses difficultés après deux ou trois heures de marche sans but, en cercles de plus en plus lâches autour de la place de la Comédie et du quartier de l’Écusson, voire sur les quais du Verdanson lorsque la situation est vraiment délicate. Aujourd’hui, elle est arrivée jusqu’aux Beaux-Arts, c’est dire la complexité du problème à résoudre…
Il est vrai que jamais Éliette n’avait été aussi loin dans la provocation. Elle n’a certes, depuis son mariage avec Alain, le père d’Ophélie, que très rarement manqué une occasion de dénigrer cette dernière, de souligner ses défauts et de se plaindre d’avoir à s’occuper d’une gamine aussi difficile et peu coopérante. Alors que sa propre fille, sa « princesse » Béatrice, a elle toutes les qualités, de la beauté la plus pure à l’intelligente la plus vive… Et c’est justement la raison pour laquelle elle a trouvé tout à fait opportun de lui donner ce matin LA bague. Oui, LA bague, celle sertie d’un beau diamant, qui est dans la famille du père d’Ophélie depuis des générations et que celui-ci a depuis toujours prévu d’offrir à sa fille le jour de ses 20 ans. Soit dans trois mois. Seulement voilà, Béatrice a 20 ans aujourd’hui, et Éliette, absolument pas incommodée, lui a donné LA bague, prétextant le fait que c’est elle « l’ainée ».
Ophélie fulmine. Comment se fait-il que son père n’ait pas réagi, est-il au moins au courant ? Objectif : récupérer la bague. Mais comment faire ? Aller simplement voir Béatrice dans sa chambre et la lui demander ne sert à rien, elle le sait bien, cela fait des années qu’elles s’évitent, que leurs copains forment des bandes rivales et qu’elles ne se disent même pas bonjour. Et le fait qu’Ophélie ait eu son bac du premier coup et Béatrice même pas la seconde fois n’a fait qu’envenimer leur antagonisme.
- Puisque je suis aux Beaux-Arts, je peux bien pousser jusqu’à Saint Eloi et aller voir Papa dans son cabinet, se dit-elle en traversant la rue, concentrée sur son infortune.
Elle entend alors un grand bruit… et s’aperçoit qu’en traversant sans avoir fait attention, elle a provoqué un accident, la Renault rouge qui s’est arrêtée à moins d’un mètre d’elle ayant dû freiner très brutalement. Tétanisée, elle reçoit les invectives de la conductrice, suivies des insultes du jeune qui conduisait la voiture juste derrière et qui, si on se fie au boucan qui sort de son véhicule, ne devait rouler ni à la bonne vitesse ni à la bonne distance. Un monsieur d’un certain âge sort du troquet en face et vient la chercher au milieu de la route pour l’accompagner sur le trottoir et la faire asseoir à l’une des tables. Les deux automobilistes se garent un peu plus loin, puis reviennent près d’elle pour établir le constat d’accident. Ophélie tremble de tous ses membres et fait tomber son sac en voulant sortir ses papiers. Le vieux monsieur le ramasse puis leur offre un café à tous les trois, histoire de les aider à retrouver leurs esprits.
 Dès le constat rempli, Ophélie se lève pour rejoindre son père. En chemin, elle se souvient qu’on est jeudi, et que, ce jour-là, il fait souvent des visites à domicile en soirée. Elle veut l’appeler pour lui demander de l’attendre avant de partir, mais ne trouve plus son téléphone, qui a dû tomber lors de l’accident ou de la chute de son sac. Et quand elle arrive au cabinet, son père est bien parti. Alors elle rentre, en reprenant l’itinéraire emprunté à l’aller. Mais pas de téléphone par terre, et le café est maintenant fermé. Décidément, tout se ligue contre elle !
Elle arrive finalement chez elle, encore plus énervée qu’elle ne l’était en partant. En ouvrant la porte de la villa, elle s’avise que quelque chose cloche : l’entrée n’est plus encombrée comme de coutume par les multiples manteaux et paires de chaussures d’Éliette et Béatrice. Et en s’avançant, elle voit que dans la pièce principale certains meubles ont disparu, laissant des traces poussiéreuses, le ménage n’ayant jamais été une activité prioritaire dans cette maison.
- Ah, t’es là, entend-elle, je croyais que tu rentrerais tard ce soir.
Puis Éliette, chaussée, chapeautée, gantée, la croise dans l’entrée et en rouvrant brutalement la porte, lui dit :
- C’est la dernière fois que nous nous voyons, nous avons pris nos affaires et donnons rendez-vous à Alain au tribunal.
« Cela peut-il être vrai ? » pense Ophélie. Au soulagement et à la joie qu’elle ressent immédiatement s’ajoute toutefois l’angoisse de ne pas savoir où va partir sa bague. Pourra-t-elle la récupérer un jour ? Mais elle n’a pas le temps de réagir que déjà Éliette claque la porte et saute dans la voiture, dans laquelle l’attend certainement sa fille.
 Assommée par les événements de la journée, Ophélie s’allonge sur le canapé, qui est heureusement encore là, afin d’attendre son père. Elle finit par s’y endormir profondément, et n’est réveillée que le lendemain matin par ce dernier, qui a entrepris de lui préparer un copieux petit déjeuner.
- Que se passe-t-il ? lui demande-t-elle, les membres un peu courbaturés et le cerveau engourdi.
- Tu n’es pas contente d’être débarrassée de ces deux pimbêches ? lui répond Alain en lui faisant un clin d’œil. Moi, si !
Ophélie n’est pas sûre d’être bien réveillée : quoi, il est content que sa femme soit partie ? Sa femme qui prend toutes les décisions, alors que lui se tait généralement et ne regimbe presque jamais ?
- Où étais-tu ? continue-t-elle.
- Euh… je te raconterai plus tard… j’ai rencontré quelqu’un…
- Du café, Papa, s’il te plaît, j’en ai besoin !
 Puis le souvenir de la bague lui fait venir les larmes aux yeux.
- Mais Papa, elles sont parties avec MA bague !
- Celle de Mamie Do, tu veux dire ? Mais non, ne t’inquiète pas, elle est en sureté depuis des années dans mon coffre-fort à la banque ! J’ai très vite soupçonné Éliette de n’en vouloir qu’à mon argent et je nous ai toujours protégés, toi et moi.
- Mais alors, la bague qu’elle a offerte hier à Béatrice ?
- Une pâle copie que j’avais fait faire pour la tromper, anticipant une réaction de ce genre. Et on dirait que ça a marché… Sois rassurée, elles n’ont rien pris qui ait une réelle valeur. Éliette ne voit que ce qui brille. Telle est prise qui croyait prendre… Et maintenant, ma fille, nous allons nous réhabituer à vivre tous les deux, et allons organiser une super fête pour tes 20 ans !
Un coup de sonnette les interrompt. C’est Alex, le jeune conducteur de la veille, beaucoup moins arrogant, qui vient ramener son téléphone à Ophélie… et qui propose, en rougissant et fixant ses pieds, de l’inviter au ciné.
Celle-ci n’en revient pas : que de péripéties en seulement 24 heures !

Sylvie Albert, mai 2016