Piste d'écriture : une phrase de Francesca Melandri, l'une des auteures italiennes invitées à la Comédie du Livre, tirée de  Plus haut que la mer, Gallimard, 2015.

falaise

A présent Paolo regardait la mer.

 

Une ivresse l'emplit enfin. Assis au bord de la falaise, sur la roche saillante grenat, le soleil allait sécher ses plaies. Il tendait les mains vers le large dans une grande respiration, ses yeux clignotaient sur les reflets de l'onde apaisée.

Il n'en aurait d'ailleurs pas supporté le mouvement ni le fracas à moins de 10m au-dessous sur cette crique volcanique. Impénétrable mer silencieuse qui détient tous les mystères.

Peu à peu son esprit se liquéfiait, ses muscles engourdis le rassuraient, n'être plus rien qu'une tige dans ce paysage minéral.

Les cris des cormorans se rassemblant pour une course folle ne le déconcentrèrent pas. Au contraire, il appréciait son immobilité à la turbulence des oiseaux.

42 années l'avaient construit, détruit, modifié. Il venait tout effacer.

 

Loin de l’île le rien, l'expérience du rien l'avait longtemps taraudé sans qu’il en prenne pleine conscience. Ce n'était plus sa volonté qui l'avait amené ici, seulement ce rien au fond de lui qui se révélait là et qu'il acceptait pleinement.

Il lui semblait que ses lambeaux de peaux successives gisaient en tas, que les fourmis se dépêchaient de trier.

Il devenait le visible, squelette érigé caressé par une légère brise.

A la nuit il s’allongea à même le sol rugueux remplissant les creux de lave durcie.

 

Il avait échoué d'un bateau en pleine tempête sur cet îlot perdu dans l'océan, résurgence d'un ancien volcan, inhabité des humains, il ne sait plus depuis combien de jours.

Il avait usé ses yeux à trouver des repères au loin de son ancienne vie, un puzzle à assembler.

Il avait dû fuir à cause d'une affaire qui avait mal tourné, l'histoire lui revenait par bribes, des noms : Oblaque, Sidéral, Courtine ; des visages en macro : un nez graveleux, une mâchoire carrée, des yeux perçants, une atmosphère menaçante, la lame d'un couteau aiguisée sortant de sa gangue, mais pointée vers qui ? et qui tenait le couteau ?

Et le sang, la mare de sang qui givre dans la neige grise et le mal de crâne qui l'étreint, alors il se vide, il tremble, il n'est plus, tout est blanc, il se perd. Un grand silence.

 

Pourtant à présent, il regardait la mer et il était heureux.

 

Seule la mer lisse, plate le réjouissait et jour après jour, il retournait au bord de la falaise.

Plus, il ne pouvait plus, il ne voulait plus, tous ces mots n'existaient plus dans son cerveau, le moteur végétatif, manger boire, juste affleuraient et l'amenaient à reconquérir les parcelles de terre en contrebas embrassant la crique, là où les derniers vestiges de bois flotté avaient été repoussés.

Il ne s'était pas revu.

Lui-même ne savait plus son nom

 

Les enquêteurs avaient sans doute clôturé le dossier : « disparu en mer ».

Mais quelque part, ailleurs, quelqu'un s'acharnait à le retrouver et cet écho parfois venait trahir le vide qui l'emplissait.

 

Un jour, il se mit à dessiner des points d'interrogation avec des coquillages, de toutes les tailles, dans toutes les directions, et il s'asseyait ensuite pour les contempler puis les écartait furieusement.

Il revenait, recommençait, s'acharnait puis oubliait en s'endormant.

 

La tempête le surprit un jour sur la crique dans ce désordre de coquillages et de roches déchiquetées, un ciel noir d'un éclat vengeur ouvrit son esprit au souvenir, et dans un cri long et plaintif, s'engouffra dans les flots : « Moi, Paolo, assassin ».

Sa mère, dont le cœur meurtri ne se résolvait pas à sa perte, à ce même moment s'assit devant sa porte et dans un souffle elle se mit à chanter doucement « Paolo », en suivant des yeux le vol d’un oiseau au-delà des champs.

23 mai 16