juste_la_douceur_du_ventà l'origine de ce texte, 3 haikus de Christian Cosberg, tirés de son recueil Juste la douceur du vent. Rosalie s'est inspirée de leur atmosphère et d'expressions (soulignées dans le texte), pour composer cette nouvelle. Voici ces haïkus:

jardin en friche                                                                                
un vieux silence                                            
monte dans les saules

dans le silence           
 et dans la nuit                          
tout est chemin

nuit d’été
son chemisier ne tient plus
que par deux boutons de fièvre

âme en friche

imagesOPYH26P3Aucune âme humaine n’occupe ces lieux depuis de nombreuses années. Les indices sont nombreux. Premier témoin, ce jardin en friche dont on soupçonne qu’il a abrité un ancien potager. Ensuite, les fissures qui courent le long des murs et que les ronces ont envahies dans un délicieux désordre. Puis, cette balançoire démunie de corde et sans siège, comme plantée au milieu de nulle part, qui cherche désespérément un rire d’enfant. Le temps semble s’être figé depuis des lustres. Un vieux silence monte dans les saules qui s’épuisent à faire de l’ombre en vain ; pour qui ? pour quoi ? Eux-mêmes ne savent plus. Pourtant, il y avait de la vie ici. C’est la lecture que Pierre en fait en découvrant cette table en bois putréfié et son banc branlant. Certainement, de nombreux goûters se sont déroulés à cet endroit, peut-être des parties de cartes animées ou d’autres jeux de société. Sans aucun doute, des moments de répit, de calme et d’inaction après le dur labeur de l’entretien du jardin, voire même des repas dominicaux en famille loin de la ville et de son tourbillon.

Pierre escalade sans difficulté le vieux portillon en ruine et pénètre dans l’espace clos. Ses pas pourtant légers viennent fendre le silence pesant. A moins que ce ne soit cette chaleur oppressante… Il se dirige sans hésitation vers le cabanon délabré au bout de la parcelle. Quelques lambris vermoulus barrent encore l’entrée, une porte qui ne veut s’avouer vaincue. Il jette un œil curieux à l’intérieur de cette pièce obscure et sans fenêtre dont un vieux reste de feu éteint témoigne d’occupations furtives, par un ou plusieurs inconnus de passage.

L’homme se retourne lentement pour respecter ce qui fut jadis un havre de paix pour les propriétaires, du moins c’est ce qu’il imagine. Dans le silence, il déambule dans l’hypothétique jardin/potager. Il fait appel à sa mémoire. Le temps des vacances chez les grands-parents dans son enfance… le doux murmure de la vie qui s’écoulait dans la maison d’été, perdue dans la montagne... Quelques flashes déclenchent un sourire béat. Mais son pied bronche sur un bout de bois, manche de pioche peut-être, qui le ramène aussitôt à l’instant présent. Et dans la nuit qui cherche à occuper les lieux mais tâtonne encore, la canicule reste pesante et étourdit l’esprit. Pierre s’assoit sur un rocher adossé à la baraque, rocher posé là depuis le tout début certainement et qui traverse le temps avec indifférence. « S’il le pouvait, il en aurait des anecdotes à raconter » pense timidement Pierre, que revoilà parti dans ses souvenirs.

La nuit impose à son rythme, lentement mais sûrement. Pierre se relève, tente de retrouver sa route. Mais à présent, tout est chemin : au milieux des touffes d’herbe cramoisies, quelques cailloux ça et là se conjuguent pour dessiner un sentier qu’il décide d’emprunter. Pas un souffle de vent ne vient l’encourager à poursuivre. Il est en nage. Des gouttes de sueur perlent sur son front et poursuivent leur descente sur son cou, rouge de soleil. Il passe, sans aucune hâte, un mouchoir pour s’éponger. Les lieux prennent des allures inhospitalières et d’autres obstacles viennent corser son ascension. Il n’a plus les jambes de sa jeunesse. C’est un gars du pays mais la nature ne s’en souvient pas, ou bien elle lui fait payer sa longue absence. Il fait lourd, très lourd ! Une nuit d’été comme il en existe tant dans le maquis avec ses fausses promesses d’orages rafraîchissants.

Courageusement Pierre avance, droit devant lui sans vraiment savoir vers où il se dirige. Il persiste à mettre un pas devant l’autre et continue sur ces pentes escarpées. Il se sent poisseux. Ses pieds alourdis par des chaussures de marche sont maintenant dans un sale état et la fatigue ajoute à sa peine. Sa chemise ne tient plus que par deux boutons de fièvre.

Autrefois si leste dans ses mouvements et si agile à franchir les obstacles (grand-père l’avait affabulé du surnom de « cabri »), il peine à présent à avancer ! Mais ce qui le déroute encore plus, c’est qu’il n’arrive pas à s’orienter. Sa chemine est trempée, sa gorge sèche et la gourde vide. Et cette chaleur étouffante qui persiste ! Son corps dégouline de sueur comme s’il était transpercé de milliers de trous de balle. Il est las de fatigue et il pue. Il est toujours au milieu de la nuit et du silence, un silence de cathédrale. Même les cigales se sont tues, elles ne chantent que pour les enfants du pays et lui, ça fait longtemps qu’il n’est plus d’ici. Et toujours pas de réseau pour appeler à l’aide…

Si grand-père te voyait…

« Enfant de la ville tu es, enfant de la ville tu resteras ! ».