juste_la_douceur_du_vent

Piste d'écriture: s'inspirer de haïkus de Christian Cosberg, du recueil « Juste la douceur du vent » , 2016, éd. Tapuscrits. (ici reproduits en italique).

Haïku d'été

Ce matin, il me semble que nous avions rendez-vous ? N’est-ce pas ce que nous avions convenu ? Tu serais arrivée du sud et moi, j’aurais remonté l’avenue de la Liberté. Nous serions partis de chez nous à la même heure, quand la lumière dissout enfin les miasmes accumulés pendant la nuit sous les grilles des égouts.

nos portes claquent
à l’unisson de leurs échos
vibration dans l’air clair

                                   matin d’été
                                  
notre rendez-vous
                                 
sur une place fraîche

Si tu étais en route… Ce doit être ainsi, tu as décidé de me faire attendre, me faire prendre la mesure du désir que je peux avoir de toi. Je reste pensif, assis sur la pierre froide de la margelle de la fontaine. Du bout de ma chaussure je chasse des feuilles échouées là en les faisant glisser une à une dans la rigole verdie de mousse. Et une à une elles naviguent pour finalement aller s’accumuler sur la grille de fonte, comme un millefeuille trop cuit. Quand elles ont toutes disparu, c’est le manque de bruit autour de moi qui me fait ressentir le manque de toi.

                                                      ce matin 
                                                      le silence des oiseaux   
                                                      comme s
’ils savaient…
les feuilles brunes
dans l’ombre verte
s’agglomèrent autour de la grille

 Quand le premier moineau, d’un vol sûr, a traversé l’espace jusqu’à la surface miroitante de la fontaine, a atterri sur le bruissant de la rocaille, a secoué ses plumes comme on se débarrasserait d’un mauvais rêve dans les éclaboussures lumineuses, ses congénères ont entamé un chant de victoire, une conversation. J’ai regard ma montre et j’ai tendu l’oreille. Sont-ce tes pas que je perçois sans encore t’apercevoir. Le rythme de ma respiration se calque sur celui de mon cœur, sur ce que je sais du bruit de tes sandales. Ce que j’en sais, c’est que le pied droit ne produit pas la même note que le pied gauche, un petit demi-ton vers le haut. Plus besoin de tendre l’oreille. Tes pas résonnent dans la ruelle où s’accrochent encore des lambeaux de nuit, comme une ultime tentative de capture. Mes yeux se tendent vers la musique venue du sud, prêts à arracher à cette ombre le premier reflet de ton corps ?

 mélodie douce
odeur florale des tubéreuses
air de saison nouvelle

Et enfin tu es là. Légère, un rien distante, tu virevoltes en faisant fuir, mais pour un instant seulement, en faisant fuir les moineaux. Ils se perchent et repartent.

 les ombres des moineaux
tombent et se relèvent
un rêve de feuille

                                                      jardin en friche
                                                      un vieux silence
                                                      monte dans les saules

 C’est sans guère de mots que nous nous étreignons. La rencontre a eu lieu. Et maintenant ce sont nos pas qui martèlent les pavés, égrènent les secondes, profilent l’avenir. Le mur du vieux jardin s’effrite en grains de chaux pour laisser aux pierres grossières une raison encore de structurer l’espace. La maison reste derrière, cachée, obscure, protégée des intrus.

la porte dérobée
se cache sous le lierre
aux regards malveillants

De ma poche, j’ai sorti la clef. T’en souviens-tu ? Cette grosse clef brune avec une étiquette de carton gris fixé par un bout de ficelle rugueuse qui s’effiloche et pique un peu autour du nœud. « 123 » est inscrit sur le carton usé. Et sur le haut de la porte caché sous le lierre. Un anneau pend qui autrefois a dû permettre d’actionner une petite cloche.

le carillon trébuche
puis s’éteint  pour toujours
comme un soupir

 Dans le jardin, je t’ai serrée contre moi, je t’ai senti frémir, un tremblement, une vibration, un émoi qui moi aussi me gagne.  T’en souviens-tu ? Une moiteur qui commence par la paume de nos mains, quelques sueurs qui descendent le long de nos échines. Cette odeur acide et douce que je respire avec volupté, là, dans ce petit creux caché sous ton oreille. Ta main capture sur mon front des brillances et, en passant sur mes yeux font se fermer mes paupières, contre mon gré. Je n’ai de cesse de pouvoir les ouvrir à nouveau, de t’écarter de moi pour pouvoir te reprendre, de t’amollir pour te retendre.

 la journée disparait
quand se ferme la porte
de bois gris

 Le temps s’étire loin du monde, toi et moi. L’odeur de fleurs fanées, de laine et du crin des fauteuils, un subtil amalgames de vies vécues, de notre vie à vivre, de disparitions et d’apparitions. La porte refermée, de connivence nous décidons que c’est la nuit. La lumière qui s’immisce dans les interstices dessine au plafond des paysages à l’envers dont on n’est jamais sûrs de l’existence.

C’est quand nous sommes entrés dans la chambre que la voix t’est revenue. Fébrile, chaude, elle caresse mes sens d’un souffle, elle m’électrise. Tes mots, des étincelles, qui partent à droite, à gauche, s’impriment sur le papier fleuri, s’accrochent comme des ombres dans les plis des rideaux. Je te tiens serrée et tu t’échappes encore, un chat. Je te poursuis, te rattrape, te saisis, te relâche, pour jouer encore, animal.

                                           nuit d’été
                                         
son chemisier ne tient plus
                                        
que par deux boutons de fièvre

 J’aurais souhaité que ces boutons qui nous règlent aux dehors tombent d’eux-même, prennent conscience de la vanité de leur existence en ce lieu réservé. Mais rien à faire, chacun doit mener son propre combat contre les lieux communs et les figures imposées. Menons le nôtre me dis-tu. J’acquiesce. Que faire d’autre puisque je t’ai amenée jusqu’ici. Ma main ? Tu te souviens comme tu l’a repoussée. Tu t’es reculée de deux pas, pas plus, avant de tourner sur toi-même et d’obscurcir mon esprits de tout ce que tu m’as dit. Et moi, de t’écouter, je suis devenu aveugle. Cachée derrière tous ces mots tu t’étais dévêtue avant que j’échappe à cette hypnose.

                                                      derrière un paravent de mots
                                                   elle n’en finit pas
                                                  
de se déshabiller

Longtemps, nous sommes restés dans la chambre.

                                                       volets clos
                                                     
la vie se joue
                                                    
dans les interstices

Les bruits du dehors ont finalement réussi, après de multiples et épuisantes tentatives à rejoindre les bruits du dedans, à s’y mêler. La personnalité de la maison et du jardin se sont infiltrés dans la chambre, d’abords dans les coins les plus sombres qu’ils ont rempli avant de se glisser partout. Et j’ai tiré sur nous le drap de lin brodé, lourd et frais. Sur nous. Cette journée, t’en souviens-tu comme d’un jour ou d’une nuit ?

C’est à ce moment-là. J’ai commencé à vivre.

C’est le moment que j’ai choisi, le jour où tu es arrivée en retard.

 

                                                      dans le silence

                                                      et dans la nuit

                                                      tout est chemin