Ce texte m'a été inspiré par Un chemin de tables, de Maylis de Kerangal (éd. Seuil, coll. Raconter la vie). Où: comment parler du quotidien, des goûts et des textures.

cerises

Toujours à penser, prévoir, préparer. Affairée comme un oiseau en recherche de brindilles pour renforcer le nid.

Ce sont des nids durables, ou brefs. Etudiante, elle ne dormait quasiment plus quand elle devait rendre un devoir, moins par angoisse qu’excitation. Le dossier devenait kaléidoscope, l’examen faisait effet de loupe. C’était toute sa vie, toute une partie de sa pensée, qui se reflétait, qui s’approfondissait là.

Une fois rendu – hop ! oublié. Elle se tournait vers autre chose.

Elle est restée comme ça, au fond.  Mais s’attarder à tout, comme elle en aurait la propension, c’est devenir folle. Elle n’a pas envie de devenir folle. Ni mélancolique, abattue sous la tyrannie des tâches à finir, des taches à effacer. Il y a des tâches qu’il faut faire sans y penser, elles doivent passer, elles reviendront de toute façon, les faire bien c’est ne pas s’y attarder. Pense-t-elle. Se souvenir de penser à ne pas trop penser.

Heureusement l’organisation libère. Hiérarchiser, prioriser, s'impose-t-elle. La vie adulte: une recette de cuisine, pense-t-elle quelquefois. Entre les lignes de laquelle on improvise.

Alors : sérieuse, trop sérieuse, et puis plus du tout.

Par exemple : plutôt que s’obliger à déjeuner avec ses collègues, à ce bout de cantine qu’elle n’aime pas, certains jours se donner congé. Sortir, s’abstraire de l’impatience humaine, et marcher, marcher vite ou lentement, un cornet de cerises à la main, rouges presque noires comme elle les préfère ; en sentir du bout des incisives la fermeté, puis cette saveur de fruit et de bois à la fois, l’odeur du cerisier (l’arbre) mêlé à la pulpe du fruit, une densité, un été en bouche… On n’en trouve pas toujours des comme ça. Il y en a des acides comme un printemps avant le printemps, et même des amères, cultivées pour leur amertume. Elle sait reconnaître celles qu’elle aimera pour de bon, les excellentes, les juteuses, qui provoqueront son vertige. Elle sent son odorat titiller, sa main se tendre. Mais quelquefois, elle fait exprès de prendre une poignée de la variété juste à côté, pour la curiosité, l’aventure, la marche sous les frondaisons des vergers, et les ailes des pies qui battent, battent, juste à côté de son oreille, et la découverte d’autres odeurs.

L’hiver, ce sont des aventures de crêperies, de kebabs et de mezzés. Ou bien une part de pizza dont la pâte blanche a gardé une trace de la cendre du four au feu de bois, rien de tel que cette cendre pour enchanter la pizza, tomate croquante, fromage onctueux et les bordures qui craquent… Il y en qui n’aiment pas les bordures, elle elle pourrait ne manger que cela, le goût nu de la pâte et du feu, qui se marie – ou pas – à sa salive. Elle aime les sensations simples finalement, les nourritures qui unissent, qui rencontrent, mais qui n’avalanchent pas trop. Et qui laissent des plages d’aliments intacts.

Enfin l’hiver, quand on aime marcher, on préfère marcher avec quelque de chaud entre les mains. Même un cornet de frites certains midis fera l’affaire, mais avec du gros sel s’il vous plait, et gris si vous en avez ? ah non, pas de ketchup, moutarde à la limite. Merci. Ou bien une crêpe sarrasine, galette parfois simplement au beurre, le beurre qui exalte, exauce.

Et marcher, marcher avec ce goût en bouche, ce trésor de saveurs qui réchauffent et autorisent. Autorisent la vie à devenir légère, les yeux à se lever, l’âme à faire des découvertes. Les rues du quartier où elle travaille, banales à première vue, et lui deviennent tableaux – ces façades, ces blondeurs, la lame des fers forgés, le zinc gris très doux des toits, le rouge sombre, le vert presque violine des cadres de boutique, la dentelle des branches. Tableau, donc, et théâtre à la fois : le rideau a bougé, un chat, un pigeon, se plaignent ou se courtisent, des ados slaloment haussés sur leurs rollers, et que les gens sont beaux de dos, quelquefois, dans leur démarche !

Légèreté. Instantané. Certains midis, juste une carotte chipée, ou un œuf dur grignoté sur le tabouret haut d’un bar, plus pour la symphonie du bar que pour le goût de l’œuf, quoiqu’avec convenablement de poivre même cette chair à goût de frigidaire se réchauffe, éclot une deuxième fois…

Et rentrer, ensuite, dans sa vie de citrouille affairée, avec le sentiment que le chemin de graines qu’on porte en soi a fait semence, que la fleur un jour va s’ouvrir, puis le fruit… Que lentement ou en zigzags rapides, la vie fait œuvre, le monde fructifie.