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Piste d'écriture: piocher, parmi les cartes contes du jeu Il était une fois, 3 personnages, 2 lieux, 2 évènements, 2 objets, 2 aspects, et 2 phrases de fin (dont on peut ne garder qu'une). Voilà, vous avez les éléments de votre conte, à vous de les faire vivre!
Michelle a ramassé dans son filet: Un
  frère, une sœur, un rat, un serpent de mer, une terre étrangère, un marché, englouti, naufragé, un couteau, quelqu’un feint, et:  « Lorsque le père de la jeune fille vit ses enfants, il réalisa qu’il devait autoriser le mariage »

 Il était une fois un port, Bacando… Jour de marché, j’aime les jours de marché, surtout dans ce pays tropical où je m’égare dans les fruits, les odeurs, la pourriture, rien ne m’échappe ! Je me faufile entre les cageots, évite le coup de pieds des marchands, ou le jet d’eau du balayeur… Je rampe, et disparais plus bas, là où le soleil ne me suit pas.

C’est derrière un monticule d’ananas que je les aperçus la première fois. Lui : grand et gros comme une baguette, elle toute petite, potelée et rose, un bonbon, j’ai pensé ! Ils cherchaient à s’asseoir, l’œil inquiet, et je les ai suivis. Ils s’appelaient Steph et Lila, frère et sœur disaient-ils, se donnant la main en marchant, se regardant le plus souvent…. Chez nous, dans la portée, on n’a pas le temps de s’attarder ainsi ! On part vite à la recherche de notre croute, et pas le temps de s’attendrir. Vous en connaissez, vous, des rats qui se regardent dans le blanc des yeux ?

Enfin j’aimais bien les suivre, ces jeunes-là, et ils ne se méfiaient pas.

Faut avouer qu’avec eux j’ai un peu voyagé ! Lui aimait la mer et la voile, je crois qu’il fuyait quelque chose, ou quelqu’un. Enfin il aimait s’échapper, de longs jours loin du port. Elle ? elle suivait et ne disait rien. Le bateau n’était pas grand, j’avais un coin dans la cale, entre des chiffons et de vieux journaux qui avaient un gout de pétrole… Elle pleurait souvent, et lui s’énervait de ces larmes ; moi je surveillais, et les voyais se consoler en regardant la mer.

Un jour il y eut un orage, un comme de mémoire de rat, je n’en avais jamais vu. Les vagues, hautes comme des maisons, nous faisaient giter à droite, à gauche, on était devenus une coquille dans un bassin, la peur nous prit. Steph tirait sur la voile mais le vent se moquait, et c’est là que j’aperçus, dominant la mer un monstre marin, l’horreur entre deux vagues.

Long, sans fin, un serpent de mer s’approchait, touchait la coque, et quand dans l’éclair qui arrivait il engloutit Lila, seul le cri de Steph troua le ciel. Le monstre avait disparu et la mer retrouvait son calme… Steph hurlait, un couteau à la main, menaçant le ciel, pendant que le bateau errait, voiles déchirées, naufragé.

C’est plus tard, bien plus tard, qu’il m’aperçut, m’accepta, et me confia qu’il était fils de pêcheur et que Lila, enfant unique d’un garde-côte, s’était vue chassée par celui-ci, refusant le lien qui semblait unir les deux jeunes gens ; ils avaient fui, par sécurité avaient feints d’être frère et sœur, et cherchaient où s’installer...

Je pourrais vous dire que les serpents de mer comme presque tous les serpents avalent leurs proies entières et que, peut-être…. Et même qu’un jour, sur le marché du port, une bête énorme, prise dans les filets, a été apportée, longue et gluante, qu’on l’ouvrit, et qu’une belle jeune fille à l’intérieur, rose et potelée, dormait… Je pourrais ajouter qu’alors, Steph l’a lavée, l’a parfumée, l’a l’habillée de beaux atours, et que lorsque le père a vu la jeune fille, il réalisa qu’il devait autoriser ce mariage !

Ce serait mieux ainsi, foi de rat, mais le vent tourne et souvent les têtes. Steph est parti en ville, loin de la mer, marié à une grande brune autoritaire qui n’aime pas le poisson ; quant à moi, je guette parfois le serpent de mer, quand s’annonce un orage, en cachette derrière les cageots, les autres rats se moquent de moi……

Illustration: Vague masculine, par Katsushika Hokusai