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Piste d'écriture: la lecture et vous (ou vos personnages). Qu'a-t-elle apporté, influencé, modifié? Que devient le corps tandis que les yeux parcourent les lignes?

     Le père de Julien Sorel, personnage du livre de Stendhal : «Le rouge et le noir», travaille dur.Dans une scierie, avant que ne soient livrées des planches de toutes les dimensions, il faut un savoir faire, un amour du métier, un courage à  toutes épreuves, mais aussi une force physique hors du  commun. Le jeune Julien, heureusement, fait ce qu'il peut pour aider son père : enfin, ce qu'il peut ou ce qu'il veut ! Il connaît un peu le métier, à force. Ça tombe bien, le papa patron a justement besoin de lui : 

     «Julien? Ho ho! Julien!

 Pas de réponse: bof! Il est parti boire quelque chose peut-être ! Le charpentier saisit la lourde planche, ça serait plus facile à deux ! «Julien? Mais qu'est-ce qu'il fout? Bon dieu! » Il sort, scrute la campagne environnante, rien! Il fait demi-tour, un moineau s'envole au-dessus de sa tête!

     «C'est pas vrai! Il est encore là-haut !» éructe le père. Eh oui! Julien s'est réfugié dans le grenier, il est assis à califourchon sur une poutre, un livre à la main. Il n'est pas là, il n'est plus là, il n'appartient plus à cette terre, il n'entend plus le bruit entêtant de la grande scie, il est dans un livre! Pas pour longtemps.

      « Quoi? Pendant que les autres se tuent au travail, monsieur est tranquillement planqué là-haut; avec un livre! »

 La gifle retentissante remet le jeune garçon dans le droit chemin. Le livre suit la trajectoire et s'écrase à terre entre deux planches rabotées. Julien connaît la musique et détale à toutes jambes, tant pis pour le bouquin. C'est ça ou une volée de coups de poing et de pied! Quand le père Sorel est en rogne, vaut mieux éviter ses mains vastes comme des battoirs, qui vous assommeraient un bœuf d'un seul coup. « Ben quoi tu l'as cherché non? T'avais qu'à pas lire, imbécile! »

*

      Extinction des feux: 21 h 30. Je suis debout, les mains derrière le dos, avec mes camarades. On est tous en ligne, chacun devant son lit. Le surveillant nous passe en revue, vérifie la toilette du soir, puis nous ordonne de nous coucher. Paradoxalement je me sens mieux ici, dans ce dortoir de 80 élèves, dans ce lit brinquebalant, sous le regard sévère du surveillant, que chez moi, à 45 kms d'ici. Il faut dire que je rentre en 6ieme, dans la cour des grands. Monsieur Gemerd fait un dernier tour, puis rentre dans sa «chambre», si on peut appeler chambre ce carré entouré de draps blancs qui, une fois les lumières éteintes, reste resplendissant, projetant les ombres fantasmagoriques de l'homme qui se prépare pour la nuit . Il faut attendre une petite heure, je glisse ma main sous l'oreiller, je soulève le drap et me glisse dessous. La lampe à pile enfouie dans ma main, le livre ouvert dans l'autre, je m'évade. Je franchis la porte du dortoir, je dévale les escaliers, et j'affronte les océans en furie: les montagnes enneigées, les fauves dans la savane, les bandits de grands chemins… Seul, armé de mon unique courage, je poursuis les brigands qui ont enlevé ma princesse. Au galop de mon cheval, je parviens à la retrouver, je la délivre, je la hisse derrière moi et mon amour incommensurable la transporte dans une autre vie…

     «Aïe !» une main affreusement poilue me tire l'oreille. Monsieur Gemerd confisque ma lampe et mon livre: rideau!

*

      Devoir de mathématiques, pour demain! Je suis en troisième, je ne sais pas trop comment je suis arrivé là mais j'y suis! On se met en rangs, c'est l’étude du soir. Je file à mon casier au fond de la salle: ouf! Pierrot a bien déposé le devoir de maths. Je le cache entre deux feuilles de classeur et je vais m'asseoir. Il va falloir mettre en place une stratégie habile. Ce n'est pas tellement le pion que je crains. Lui, pourvu qu'il ait la paix, il s'en fout! Non, c'est plutôt le surveillant général. Il n'a pas son pareil pour pénétrer dans la salle d’étude, doucement, imperceptiblement, sans un bruit. Il ne marche pas, il glisse.

D'une main je recopie le devoir de Pierrot en m’arrêtant à chaque ligne, le temps de cacher la feuille, puis j'ouvre mon livre: Bernanos, «Journal d'un curé de campagne». Ça doit être ma période bondieuseries! Je le dévore, je souligne fébrilement des phrases entières, j'en recopie des passages sur une feuille que j'ai découpée à la dimension des pages; je m'envole, je plane, j’en oublie les précautions élémentaires.

     Pan! La gifle est retentissante, monsieur Darel s'empare pêle-mêle du devoir de Pierrot, de ma feuille recopiée soigneusement, de mon livre de Bernanos: rideau!

*

     Mes parents sont convoqués, ils ont fait le voyage depuis le Maroc où mon père dirige d'une main de fer des chantiers: ça rigole pas avec lui! J'ai encore le souvenir de ses colères, des ses engueulades nourries en langue arabe dont je ne comprenais pas un mot mais qui devaient être efficaces à en juger par la précipitation avec laquelle les ouvriers se mettaient au travail! C’était l’époque de la colonisation; un bon job, avec pas mal d'avantages, mieux payé qu'en France. Il en faut pour élever trois enfants et régler les pensions en lycée privé. Surtout avec un gamin qui n'en fait qu'à sa tête! Le proviseur  leur a raconté je sais pas quoi. Je vais redoubler ma classe de seconde; nul en mathématiques, nul en éducation physique, y a que le français Et encore!

      «Votre fils triche, recopie les devoirs de ses camarades et leur compose leur rédaction en échange !» Mes parents découvrent avec un air effaré que je dévore encore des livres, mais cette fois ce n'est plus Bernanos, c'est Jean Paul Sartre, Proust, Balzac, des kilomètres de bouquins! Et pour corser l'affaire, mon meilleur copain lit aussi! Il a même pondu un résumé pour chacune des œuvres de la comédie humaine… Et en plus, je passe mes week-ends chez ma prof de français. Hum!!ça inquiète quand même! Je sens bien la suspicion de papa et maman! Un garçon qui lit Proust, un copain qui se plonge dans Balzac, est ce que ce ne serait pas … enfin.... vous comprenez! Les garçons ça aime les belles voitures, le rugby, le foot, bizarre tout ça. D'autant plus qu'on a trouvé les deux copains dans les toilettes, « soi-disant pour fumer». Le proviseur a un regard lourd de sous-entendus.

On me trouve un lycée technique, section chaudronnerie. Je tape sur des pièces métalliques avec toutes sortes de marteaux. Eh ben non! Pas moyen. Je continue à lire! Rideau.

*

     1968, c'est la révolution. Je me nourris de Gilles Deleuze, je chante avec une guitare dans les rues de Paris, ça bouillonne partout, les slogans fusent : « En 1789 on a  pris la bastille, en 1968 on a pris la parole». Ça discute partout, je ne suis pas particulièrement révolté, je n'arrive pas à encaisser l'occupation de l’Odéon, de la Sorbonne, mais ce qui est nouveau c'est que j’ai le droit de lire, je ne suis pas le seul, y en a plein qui bouquinent, partout! Ma seule revendication c'est la chanson de Brassens :

«Philistins, épiciers, tandis que vous caressiez vos femmes .

En pensant aux petits

Que vos grossiers appétits, engendrent.

Vous pensiez, ils seront, mentons roses et ventres ronds,

Notaires.

Mais pour mieux, vous punir,

Un jour vous voyez venir,

Sur terre

Des enfants, non voulus,

Qui deviennent chevelus,

Poètes »!

Rideau

*

     2016, je suis à Montpellier dans un atelier d’écriture. Des années ont passé, des livres sont refermés, d’autres se sont ouverts, je vieillis, mais plutôt bien! J’ai réussi ce que le philosophe Young appelait la démarche «d'individuation»; j'ai trouvé mon chemin. Plus personne pour me juger, enfin si mais c'est pas bien méchant. Juste une personne de ma famille à qui j’ai révélé que je participais à un atelier d’écriture et qui m'a répondu d'un air ébahi : « Ah bon! Et ça sert à quoi? »

Rideau!