Contrainte d’écriture : écrire à partir d’une photo (visuel d’une exposition). Réfléchir aux différents points de vue possible, éventuellement les alterner.

À chacun sa place

« Là, je suis vraiment crevée ! » se dit Anna. « Ça fait des jours et des jours que nous fuyons, que nous passons d’un train à un bus à un autre train, afin d’échapper aux massacres qui ont débuté dans notre pays. Nouveau pouvoir, nouveau régime totalitaire, pas d’autre choix pour les opposants politiques que de fuir le plus rapidement possible. Sans regarder en arrière. Ça doit maintenant faire une semaine que nous n’avons pas dormi plus de deux ou trois heures d’affilée, grapillées par-ci par-là. Nous espérons arriver à Paris, ville de la Fraternité et de l’Espoir, d’ici samedi. Encore une escale, à Genève, et nous toucherons au but. Tiens, à Genève, je vais essayer d’appeler papa et maman, sans leur parler pour ne pas leur attirer d’ennuis, juste leur faire écouter mon silence, je pense qu’ils comprendront. Pourvu qu’ils arrivent aussi à se sauver et à nous rejoindre d’ici Noël ! Bon, il faudrait que j’arrête de cogiter et dorme un peu, sinon je ne vais pas tenir le coup… »

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         « Anna n’arrête pas de bouger, elle ne se calme pas. Certainement moins à cause de l’excitation à la perspective de notre nouvelle vie que de l’angoisse d’avoir laissé sa famille là-bas… Je pense, et surtout j’espère, qu’ils ne risquent rien ! Mais elle, Anna, il fallait absolument que je l’emmène. Pour elle et pour moi. Je ne voulais pas qu’ils s’en servent comme moyen de pression, d’autant plus facile à identifier que nous nous sommes mariés récemment. Maintenant, c’est à moi de la protéger, j’en ai donc terminé avec les actions anti-gouvernementales. Faut dire que j’ai eu mon quota d’emprisonnements et de menaces, il était temps de partir. J’espère être plus utile depuis l’étranger que bâillonné au sein des lignes ennemies… Mais nous ne sommes pas encore tout à fait rendus à bon port. Bon, si Anna me sent serein, peut-être va-t-elle finir par s’apaiser…

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« Non mais, regardez-les tous les deux ! » pense Nicolas. « Un vrai petit couple modèle… Anna abandonnée dans ses bras et Yvan qui la serre contre lui comme si elle allait s’échapper à la seconde où il va s’endormir ! Il a toujours été possessif, mais depuis que nous avons quitté notre pays, c’est encore pire ! Et moi, je me retrouve tout seul face à eux deux. Je ne forme plus le binôme de notre enfance avec Yvan, ni le trio inséparable de notre adolescence avec eux. À cette époque, Anna nous appartenait à tous les deux, à égalité. Tout le monde parlait d’ « Anna et les deux frangins ». En anticipant certes une fin tragique, car comment des liens aussi forts pouvaient-ils évoluer de manière positive à l’âge adulte ?

En fait, ce fut simple : après avoir navigué d’une paire de bras à l’autre, d’un lit à l’autre, Anna s’est décidé pour Yvan, au caractère lumineux, qui plus est auréolé de gloire par sa lutte et ses emprisonnements ! Et moi, la moitié sombre, le gaillard souvent ténébreux, je me retrouve seul. Je ne supporte pas de les voir ainsi. »

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 « Yvan me serre trop fort, il m’étrangle, il ne doit même pas s’en rendre compte ! Il a tellement peur de me perdre ! Pourtant, il me connaît bien, il sait que le meilleur moyen de me garder est de me laisser respirer… Ou alors, il cherche à me rassurer, il doit sentir que je ne suis pas aussi enthousiaste que lui à l’idée de rejoindre son oncle et ses partisans à Paris… Dans tous les cas, j’étouffe. Le mieux, ce serait que je me redresse et cherche une meilleure position. Mais si j’ouvre les yeux, j’ai peur de croiser le regard de Nicolas, que je vais avoir du mal à soutenir. Il y a quelques semaines encore, nous nous endormions et nous réveillions dans le même lit, nos journées étant occupées à organiser la libération d’Yvan… C’est sûr que le retournement de situation ne doit pas le ravir. Il a même refusé d’être le témoin de mariage de son frère ! J’ai un peu peur de l’avenir, je me demande ce qu’il nous réserve… »

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 « J’ai l’impression qu’on peut définitivement renoncer à dormir » songe Yvan en commençant à s’agiter. « Il y a comme une tension dans l’air. Pourtant, nous sommes plus en sécurité à cette minute que nous ne l’avons été ces derniers temps, même si pas encore sous protection française. C’est comme si ce semblant de sécurité laissait la place libre à des émotions autres que l’angoisse et la volonté de survivre. Comme si les émotions enfouies resurgissaient, la porte à peine entrouverte…

Je vois Nicolas qui nous fixe d’une bien étrange manière. Mon frère, qui m’a soutenu dans tous mes combats, qui a toujours été là pour m’encourager et négocier mes libérations. Qui a toujours été le soutien dont j’avais besoin pour avancer, qui me permettait de dominer ma peur. Sans lui, je n’aurais jamais été aussi loin… »

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« Et voilà Yvan qui recommence avec son petit sourire arrogant ! Il se pense, lui le héros, supérieur à moi, le jumeau « né après », l’éternel second. Il a tout eu : l’amour de notre mère, la réussite scolaire, la bonne place dans l’Organisation, les lauriers… et Anna ! Toute ma vie, je l’ai aidé, sans me poser de questions. J’ai fui avec lui, toujours sans me poser de questions. Et à ce moment précis, quelque part entre Berlin et Genève, entre 3 et 5 heures du mat, en pleine nuit certainement glaciale, je sens que je craque. Je ne veux plus continuer comme ça. Je ne veux plus vivre ce cauchemar. Et soudain, l’idée de me débarrasser de ce « gêneur », comme on me l’a demandé à moult reprises à haut niveau dans mon pays, ne me fait plus horreur. Elle me séduit, même. »

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Nicolas se lève alors que le train ralentit. Il vise Anna avec son arme, sans aucun tremblement dans les mains.

« À moi la liberté, enfin ! » pense-t-il.

« Nicolas, non !!! » a juste le temps de crier Anna avant de retomber, touchée en plein cœur.

« Mon frère, pourquoi ? » interrogent les yeux d’Yvan, avant que celui-ci ne s’écroule, le crâne traversé de part en part.

 

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Exposition "Vivre!", les collections d'Agnès B. au musée de l'immigration. La photo est de Cartier-Bresson (Roumanie, 1975)