Ecrire à partir d’une photographie. Réfléchir aux différents points de vue possible, éventuellement les alterner.

Restons-en d'abord à l'observable. A ce qui, analysé avec attention, ne saurait souffrir de démenti.

La photo, en noir et blanc, a été prise dans un transport public dont on voit, sur la droite, une fenêtre et en arrière-plan, le dossier d'une banquette. La fenêtre est obscure. Le haut du dossier est couvert d'une housse de protection de couleur claire brodée des initiales CFR. Une oreillette prise dans la housse sépare deux places de voyageurs. On observe deux personnes jeunes, un garçon et une fille à demi allongés sur la banquette. Le garçon est assis à côté de la fenêtre, face à l'objectif. Bien qu'allongé, il ne déborde pas de sa place. Il a les jambes largement ouvertes, le bassin à l'extrême bord de la banquette. Seul le haut de son dos repose sur le dossier. Le milieu est dans le vide. Son cou est replié. Son bras gauche repose plié à hauteur de sa ceinture. Son bras droit est plié aussi, mais autour du cou de la fille. Il est brun. Ses yeux sont dans l'ombre et dire qu'il dort serait déjà une hypothèse.

La fille est allongée en torsion, le bassin reposant sur la place à côté de celle du garçon et le buste sur la poitrine de celui-ci. Son cou est enserré par le bras droit du garçon, son menton au creux du coude. Sa main gauche repose sur la banquette, mais la position du bras n'est pas clairement visible. Son bras droit est à moitié levé, le coude retenu par l'oreillette du dossier, la main reposant sur son front. Elle est brune ou châtain et garde les yeux fermés.

 

Venons-en à ce qui est probable. Le transport public est un train à compartiments d'un modèle plutôt ancien, qui roule de nuit. Les deux jeunes gens forment un couple et essaient de dormir. Malgré une position qui suggère l'inconfort, le garçon y arrive peut-être mieux que sa copine, que pourrait incommoder à la longue le bras passé autour de son cou dans un geste qui peut suggérer la tendresse mais aussi bien la possessivité. La compagnie ferroviaire n'est pas la SNCF ni aucune des compagnies de l'ouest européen, comme le prouve le monogramme CFR brodé sur les housses. En s'éloignant un peu du probable pour aller vers le spéculatif, on pourrait faire le pari qu'il s'agit des chemins de fer roumains. Quant à l'âge de la photo, il est difficile à établir, sauf à considérer le noir et blanc comme un indice d'ancienneté, ce qu'il n'est pas nécessairement. De même, le caractère démodé du compartiment ne saurait à lui seul suggérer une image ancienne, surtout si l'on valide l'hypothèse d'une photo prise en Roumanie, pays qui n'a sans doute pas encore pu renouveler la totalité de son parc ferroviaire. Enfin, les vêtements sont eux aussi difficiles à dater. Pas à la dernière mode, certes, mais cela pourrait s'expliquer par le faible pouvoir d'achat des habitants du pays. Au final, la photo pourrait aussi bien avoir été prise tout récemment qu'il y a une trentaine d'années.

 

Variations sur une histoire possible

Traian et Florica ont quitté Bucarest vers vingt heures. Il est deux heures du matin et le train n'est même pas encore à Timisoara. Putain de chemins de fer roumains. En arrivant à la frontière hongroise, on leur remettra un questionnaire de satisfaction et ils pourront dire tout le mal qu'ils pensent de leur compagnie nationale, des locos en panne, des ruptures de caténaires, des wagons vétustes, des banquettes défoncées, des WC immondes avec le ballast qu'on voir défiler au fond du trou et la merde qui s'accroche aux parois au lieu de tomber sur la voie. Cela viendra alimenter le dézingage médiatique des services publics nationaux, étape indispensable avant leur privatisation. Quand, fortune faite aux States ou en Allemagne, ils rendront visite à leurs vieux parents, ils claqueront leur pognon en billets de TGV hors de prix pour gagner en 1ère classe un Bucarest rutilant, débarrassé à jamais de ses tziganes, relégués quelque part en lointaine périphérie. Le capitalisme ! Le système naturel dont leur pays n'aurait jamais dû s'éloigner !

En attendant, ils essaient de dormir. Traian y est arrivé. Sa poitrine se soulève avec lenteur et régularité et sa gorge émet un léger ronflement, un ronflement que Florica trouve attendrissant – combien de temps encore le trouvera-t-elle attendrissant ? Elle, en tout cas, n'y arrive pas (à dormir). Elle sent les ressorts sous ses fesses et une odeur sure règne dans le compartiment, dont elle préférerait être sûre - sans jeu de mot - qu'elle n'émane pas de son copain. Et puis il y a ce putain d'éclairage de plafond qu'ils n'ont pas réussi à éteindre, comme si 25 ans après – leur âge – la Securitate avait encore les moyens de vous faire parler. Enfin, il y a ce bras, ce bras de Traian tendrement passé autour de son cou... En fait, elle trouve ça moyen, ce bras. Il ne faudrait pas qu'un vilain cauchemar ne l'entraîne en toute inconscience à lui tordre le kiki. Et puis, ça fait une bonne demi-heure qu'elle a envie de faire pipi et n'ose pas y aller de peur de le réveiller.

Alors, elle pense à leur proche avenir. Après Timisoara, la Hongrie, puis Vienne et là, tout devient possible. Ils n'ont pas de plan. Aucun contrat de travail dans aucun pays. Ils ont, à eux deux 430 €, fruit des efforts de leurs parents... Le monde s'ouvre à eux comme un catalogue.

 

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Exposition "Vivre!", les collections d'Agnès B. au musée de l'immigration. La photo est de Cartier-Bresson (Roumanie, 1975)