Piste d'écriture: à partir des premières pages de Petit Pays de Gaël Faye, réfléchir à ce qu'est pour nous, ou notre personnage, la notion d'habiter.

valise

Enfant tu as déménagé, toujours déménagé. Le fait d’habiter quelque part t’était proprement inconnu. Ce qui était certain c’était que rien n’était fixe, jamais. Les êtres, les paysages, les maisons et les appartements disparaissaient peu après être apparus. Tes parents avaient la bougeotte, tout simplement, et ils cherchaient l’herbe un peu plus violette ailleurs, ou la mer un peu plus vaste, ou le bout du monde encore plus au bout du monde que le précédent bout du monde. Les voyages étaient la constante, et le fait d’habiter une concession, parce qu’il fallait bien que tes parents gagnent leur vie pour pouvoir voyager. Une concession certes, mais il n’était pas question de rester les week-end à la maison, c’était l’occasion de parcourir quelques centaines de kilomètres, d’aller visiter un nouveau site, ou une nouvelle île, ou de découvrir une nouvelle randonnée.

 Les voyages duraient longtemps, en avions de toutes tailles, en goélette, en bus, en véhicules tout terrain. Un carrousel de pistes, de routes empierrées, de routes de montagnes sur lesquelles l’on pouvait à peine se croiser, avec des ravins à pic à droite ou à gauche. Tu t’endormais partout, heureux privilège de l’enfance : dans des cales de bateaux empestant le carburant, allongée sous les sièges des avions, ou dans le camion qui avait pris ta mère en stop, car il fallait trouver un garage et la pièce pour réparer la voiture de location, dans l’agglomération la plus proche, quelques centaines de kilomètres plus loin.

 Les bagages, réduits au strict minimum, faisaient plusieurs fois le tour du monde, pour finir, disloqués, usés, dans les poubelles d’une des nombreuses maisons habitées – pour un mois en dépannage, suite à un cyclone – pour un an, avant de trouver mieux – ou, luxe suprême, pour 3 ans, ce qui n’est pas arrivé souvent.

 Les points de repère eux-mêmes étaient changeants. La maison de tes grands-parents maternels avait été réorganisée lorsque tu y revenais en été. Les rides sur les visages s’étaient ramifiées. Tu apprenais d’un coup les décès, les mariages et les naissances d’une année, et cela te donnait l’impression d’un film qui se déroulait en accéléré. Tout cela semblait parfaitement irréel, vu que tu connaissais peu les personnes évoquées, ou les avais oubliées depuis l’été précédent.

 Certes cette maison de famille était un bloc de passé aggloméré, tout s’y empilait par strates : meubles, livres, habits, outils, bric-à-brac. Si bien que plus on fouillait plus on atteignait des couches anciennes : années 60, années 50, années 40, années 30… Ensuite c’était l’ossature de la maison, remaniée au fil des ans, qui se laissait découvrir, avec le puits caché au fond d’un placard, les décors art déco disparaissant sous les couches de peinture. Il n’y avait finalement rien de rassurant dans cette maison protéiforme, encombrée, qui dissimulait des caches et des chausse-trapes, et noyait ses trésors sous un vernis de poussière et de toiles d’araignées.

 Qu’a fait de toi ce passé de changements constants, de courants d’air, de langues diverses, de paysages magnifiques aussitôt abandonnés ?

Tu as appris à patienter, à attendre que la roue tourne, et à ne t’inquiéter de rien : soit ce n’est pas grave, car il y a une solution, que l’on cherche et met en œuvre, soit c’est grave car n’y a pas de solution, et partant de là ça devient pas grave, puisqu’on s’adapte.

Tu as la notion du mouvement également, il faut que ça bouge, pas forcément à l’extérieur, à l’intérieur surtout en fait.

La notion d’identité t’est à peu près totalement étrangère, et celle de certitude n’a pas de fondement pour toi. Forcément ça détourne des médias et des discours des hommes politiques, où il n’est question que de cela. Jusqu’à la nausée. Tu cherches l’air, les sujets qui respirent, les étendues non balisées.

Tu te sens comme un caméléon qui s’adapte par réflexe à son environnement, un jour rose, un jour violet, le suivant couleur granit.

Dans une assemblée, tu sympathises toujours en premier avec les personnes d’origine étrangère, qui doivent ressentir que tu es vêtue intérieurement d’éléments disparates et venant d’ailleurs.

Tu habites au sixième étage d’un immeuble, en plein centre ville, alors que tu as le vertige dès le second étage, et que tu as un besoin vital de nature.

Alors tu te sens suspendue, et en suspens. Entre parenthèses, en attendant de reprendre la vie nomade qui est la tienne. Pour tenir tu voyages en Kangoo aménagée, tu pars au vert à la campagne, coupée de tout, ou tu marches sur des chemins de grande randonnée, sur plusieurs jours, en bivouaquant.