Déluge 8

Thierry

8 Terrasse


   Décidément, l'Estaque est un monde à part. Ici, les habitants m'accueillent gentiment, mais je ne suis pas des leurs, ça se voit tout de suite. À leurs yeux, je resterai toujours le « gavache » ou « l'estranger ».  Entre la France d'oïl et le pays de langue d'oc, passe une réelle quoiqu'invisible frontière, il y a « les gensses du nord et « ceusses du midi ». Mais au fond, qu'est-ce que cela veut dire ? Tout le monde est quelque part un étranger pour autrui. Moi je suis Lorrain d'origine et n'ai pas « l'assent » provençal, je n'émaille pas mes propos de « Peuchère ! ».  On galéje aussi sur mon nom : Thierry Piédalut, avec un t à la fin. Surtout ne pas dire Pié-da-lu-te à la manière méridionale, où touteuss les consonneuss se prononçeutt.
  Avec mes copains de promo nous formions une chorale. On me servait à tout propos cette chanson de corps de garde: « La fanfare à Piédalut », qui m'a suivi durant ma vie professionnelle. J'ai toujours passé pour un joyeux drille, coupable d'avoir retourné à son auteur un rapport administratif annoté : « Ni lu, ni relu, signé Piédalut ». Ledit auteur (un grand « ponte » de la Centrale) n'avait aucun sens de l'humour, ça m'a coûté deux ans d'avancement.  
   Par la suite, j'ai beaucoup bourlingué. L'âge venant, j'éprouve le besoin de retrouver mes racines. Les souvenirs de ma jeunesse en Lorraine reviennent en foule. Ah ! La bonne odeur des tas de fumier devant les portes, les parties de billard à l'École de Nancy, le fumet des croissants chauds que dame Hélène et dame Solange (1) nous servaient au saut du lit. Et surtout, cette pluie continuelle qui vous imprègne et fait que les vêtements collent toujours à la peau ! C'est ça, le printemps en Lorraine : je me rappelle une  année où il n'a plu qu'une fois. Ça a duré trois mois.
  Évidemment, rien de tel à Marseille. Il  peut tomber des hallebardes, comme au début de cette semaine. Ensuite, tout se calme et le soleil brille à nouveau. Qui pourrait croire, un jour comme celui-ci, qu'en début de semaine, à l'Estaque, les rues étaient envahies par un torrent d'eau boueuse ? Aujourd'hui, cela n'est plus qu'un mauvais souvenir : les riverains ont déjà tout nettoyé. Je regarde le calendrier. Pas mal pour un 23 octobre, il fait un temps superbe, on se croirait en été. Tout le monde a tombé la veste et nous goûtons le plaisir de nous retrouver ensemble sous la tonnelle à l'heure de l'apéro… Ce jour est à marquer d'une pierre blanche. Il scelle la recomposition, disons plutôt le « rabibochage » d'une famille longtemps divisée. Aujourd'hui, je ne me sens plus seulement le parrain de Xavier – un terme réducteur -. Sophie avoue à son fils, lequel fait semblant de ne pas être au courant, notre relation de couple, et lui, de son côté, nous présente officiellement sa compagne (on évite le terme « fiancée ». Ils se sont connus cet été sur la Calypso, lors de son long périple en Méditerranée. J'ignore les détails de leur aventure et, jusqu'à présent, ne connaissais la fameuse Ireni que de nom. Je la découvre, avec son tempérament volontaire et son franc-parler, son sourire solaire. On n'imagine pas, tant elle est pétulante, avoir affaire à une ancienne droguée. Cette fille a tout de suite fait ma conquête. En tout bien tout honneur, s'entend, car, depuis longtemps, je joue dans la catégorie « vétérans ».
  Ma compagne me surveille du coin de l'oeil. Sophie a, plutôt avait, de bonnes raisons de lui en vouloir. Naguère, elle ne jurait que par Nath', la fille de sa copine Chantal et l'ex-fiancée de Xavier. Elle a cru jusqu'au bout à leur impossible réconciliation. Ce n'est que tout récemment, le jour de la grosse pluie, qu'elle a fait la connaissance de « la petite nouvelle ». J'ignore évidemment ce que les deux femmes se sont dit. Sans doute y a-t-il eu quelques coups d'épingle échangés entre elles.
  Et si l'on se parlait enfin ?
  Je demande à ma compagne d'ouvrir les yeux. C'est un fait que Xavier vit avec Ireni, que le jeune couple attend un enfant. Fêtons cela dans la bonne humeur.
  Sophie en prend son parti, chacun déballe ses trésors. J'ai porté l'incontournable quiche lorraine, que je découpe sur la table en petits dés. Dans mon pays, on arrose ce plat régional d'une rasade de mirabelle, on ne va pas s'en priver quand la récolte a été bonne. « Non merci ! », proteste aussitôt Sophie. Elle ajoute en prenant son air pincé : « Pour moi, ce sera de la fougasse avec un doigt de muscat ». Celui de Lunel, s'entend ! Sophie est « pescalune »  d'origine et de nom. Qui plus est, elle n'aime pas qu'on la prenne pour une quiche.
  Ireni ne veut pas être en reste et joue à merveille son rôle de maîtresse de  maison. La jeune Grecque a préparé des spécialités de son pays. Tzatziki, moussaka, tarama voisinent sur la table avec la savoureuse pita juste tiède où coule un filet d'huile. Xavier, ce feignant, n'a prévu qu'un poisson, mais de taille : rien moinsse que la sardine qui bouche le port de Marseille. Allez comprendre, il n'a pas eu le temps de la sortir de l'eau. Personne ne s'en formalise ici, car on ne risque pas de mourir de faim.
   Alors que je fais le pitre, et dans l'euphorie générale, je ne vois pas venir à temps la gaffe de Sophie. En vain lui fais-je de grands signes, m'efforçant de lui clore le bec. Je ne puis l'empêcher de faire une allusion perfide à Nath'. Ça tombe évidemment comme un pavé dans la mare !
 Pourquoi en remettre une couche ? Autant ne plus parler de cette mijaurée, elle est complètement givrée et a raté ses études. Aux dernières nouvelles, Nathalie envisagerait de se lancer dans une carrière cinématographique, à moins que ce ne soit le mannequinat ou Dieu sait quoi. Grand bien lui fasse ! Ah, ça lui va bien, le cinoche ! Elle en fait déjà bien suffisamment, pour elle-même et pour les autres.
  Tout de même - impossible de ne pas le remarquer - dès qu'il a été question de Nath ', l'ambiance a changé. Une ombre s'est glissée entre Xavier et Ireni. Je peux me tromper, mais je devine un conflit latent à des propos allusifs, certains évitements du regard. Il est urgent de ne pas s'en mêler. Cela peut être plus ou moins grave et, connaissant Xavier, j'imagine assez bien de quoi il retourne. Je n'ai que trop connu ce climat de non-dit entre Sophie et Phil, avant qu'ils ne finissent par divorcer.
    Au fait, je ne vous ai pas dit comment j'ai fait la connaissance de Phil.  C'est une longue histoire. Il est et reste envers et contre tout mon ami.
   Je venais de prendre mon premier poste d'inspecteur à Romorantin quand je rencontrai ce jeune prof' de Lettres classiques, fraîchement nommé dans la même ville, au Lycée Papillon. Nous étions, Phil et moi, tous deux célibataires, nous sentions là de passage et partagions le même exil, les mêmes espoirs. Nous ne pouvions donc que sympathiser. La Sologne « un pays de châtelains et de chasseurs » est superbe en automne. Impossible pour Phil de passer à Nançay  sans évoquer le souvenir d'Alain-Fournier, père du  Grand Meaulnes, l'auteur aussi de « Chez Florentin » (1). Je meublais mes loisirs en faisant de longues promenades à cheval. Sorti des loisirs de pleine nature, il n'était pas évident de s'occuper. Le Romorantin d'alors était un trou pas possible et sa bibliothèque municipale représentait un point de rencontre (et de drague) idéal. La bibliothécaire n'était autre que Sophie, une séduisante jeune femme. Phil et moi ne pouvions qu'en tomber amoureux. Non, je vous vois venir, nous n'avons pas rejoué « Jules et Jim » (2). Pas question de gâcher notre amitié en nous disputant cette fille dont nous partagions les faveurs.
  Un an plus tard, je fus nommé dans les Vosges. Phil resta seul en lice, épousa la belle, et six mois après, Xavier naquit, il pesait à la naissance un peu moins de trois kilos. Pas mal pour un prématuré. Quelques doutes planèrent sur la paternité, mais à l'époque, on n'entreprenait pas inconsidérément de tests A.D.N. juste bons à briser les ménages.
  Puis, les hasards de la vie professionnelle nous séparèrent, et pour longtemps, Phil et moi. Je ne revis mon ami qu'en fin de carrière. Il officiait au Lycée Marcel Pagnol de Marseille, alors que je venais d'accéder à Aix en Provence au grade de conservateur, un poste envié. Je sentis qu'à cette époque, rien n'allait déjà plus entre Sophie et Phil. Leur couple - comme on dit -  battait de l'aile. En fait, Sophie avait un job à Lunel, au musée Médard et faisait la navette. Avec Phil, ils ne se voyaient que le week-end, menant en semaine une vie séparée. Alors, forcément, ils ont connu quelques aventures, chacun de son côté.  Je me suis tenu coi jusqu'à leur divorce. Après quoi, Phil est parti pour la Grèce. Ensuite, une chose après l'autre, je me suis rapproché de Sophie, on sait comment notre histoire finit.
 Bon, je ne vais pas jouer le rôle du vieux birbe qui rabâche ses campagnes. Là, je vous la fais courte, car l'après-midi s'avance et je sens bien que nous importunons nos jeunes avec ces vieilles histoires. Je fais signe à Sophie qu'il serait temps de prendre congé, quand la sonnerie de son portable retentit. Qui peut nous appeler un dimanche à cette heure-ci ? Sophie s'écarte un instant pour prendre cet appel, puis revient vers moi, l'air catastrophé.
« C'est Chantal. Il se passe quelque chose de grave, elle se fait un sang d'encre. Nath' a disparu depuis trois jours ! »

 

À suivre….

 
Piste d'écriture : « Rendre présent le lieu qu'on habite ».

Notes :
(1) Nançay, dans le Cher, est le village natal du père d'Alain Fournier, au cœur de la Sologne forestière : c’est le « pays des fins de vacances », qu’affectionnait l'écrivain, dont il a fait « le Vieux-Nançay ».  Dès la sortie du bourg, commence « le cher pays de Sologne, inutile, taciturne et profond ».
(2) Roman de Pierre-Henri Roché, porté à l'écran par François Truffaut (1972).