Ecrire à partir d’une photographie. Réfléchir aux différents points de vue possibles, éventuellement les alterner.

8 novembre 1989, 14h50: la radio braille sur le poste de Lino.

Des frottements de papier, des téléphones qui raccrochent, une machine à café qui crache, des talons piquants des jupes molles des complets décontractés des moustaches éthiques, les portes qui claquent...

La nouvelle a fusé entre les travées du bureau, rassemblement. Sur le qui vive, le rédacteur en chef a vite fait de réagir. A demi posé sur le coin de son bureau, il s'adresse à eux, les plaquant par sa voix cinglante, jetant les mots pressés les uns contre les autres: un colloque international se tiendra demain matin à Berlin Est, toute la presse est conviée, pas de badauds ni de civils. Qui veut y aller? Il faut partir le plus vite possible.

Leurs doigts se sont levés en choeur, ok c'est vous les premiers. Un coup de fil, un papier tiré à leurs noms, départ 17h30 de la gare du Nord...Ouhouh, elle est en robe légère dans cet automne frivole après une heure de soleil volée en bord de Seine. Sabine et Nicolas franchissent déjà la porte et se précipitent vers le métro à leur appart, évidemment c'est de l'autre côté de Paris, et z'ont pas les sous pour un taxi d'ailleurs avec la circulation c'est trop risqué. Un sac de voyage pour deux, ils entrent enfin dans la gare c'est moins 5, ils courent le nez vers les panneaux d'affichage voie 36, il faut traverser sous les voies, remonter un autre escalier, ils bousculent les autres voyageurs en  les doublant, leurs places SNCF à la main, dans l'autre le sac voltige: « Attention à mon appareil!! »

 Ouf ! Ils sont à temps sur le quai, le chef de gare cesse un instant de siffler: « Dépêchez-vous on ferme les portes ». Essoufflés ils ont sauté dans le 1er wagon, puis excités ont un fou rire, adossés aux wc!

 Le contrôleur qui sort de sa cabine les trouve niais, bah ça leur passera! Il ausculte leurs papiers, « Vous êtes dans le wagon 12, ah! ça vient de Libération! Dépenaillés, à la bourre, tout s'explique, y a la révolution là-bas? vous avez la faucille et le marteau sur vos identités? extrémistes? sinon vont pas vous laisser entrer!! »

 Ils sont pigistes à Libé, journal de gauche plutôt pas communiste, au parfum anar, et se sont rencontrés là. Ils se sont retrouvés associés pour couvrir les évènements sociaux et politiques, les manifs , les colloques à l'arrache, partout où il faut être dispo très vite! Et complémentaires: lui avec son appareil prêt à dégainer, acrobate entre ses multiples zooms, elle le stylo glissant sur la feuille de son carnet permanent. Oui permanent car les pages vont et viennent, pleines vides embrouillées torrides révoltées, elles constatent les faits de société et souvent se laissent aller à la critique acerbe. Mais un sourire toujours finit les phrases, une note d'espoir question de pas envoyer le lecteur se suicider après son article coup de poing...

 

Une trentaine de journalistes des photographes et vidéastes braqués sur l'auditorium, s'agitent pour trouver le meilleur angle. Un silence de guetteurs envahit le public, quand apparaît le secrétaire général du gouvernement. Celui-ci démarre la conférence par la lecture d'un rapport sorti des machines à écrire géantes de l'Etat: les résultats de l'économie ont permis d'éradiquer la misère, tous les citoyens confondus ont trouvé un emploi, mangent à leur faim, ont accès aux soins et à l'école et tous bénissent notre patrie. « Nous voulons à l'heure actuelle révéler au monde notre réussite sur tous les plans grâce à notre politique. Nous allons plus loin dans notre formidable croissance. »

Un silence de circonstance puis il poursuit: « Dans une perspective d'ouverture à l'économie mondiale et vu le renforcement et la croissance de notre Pib, la RDA a décidé d'ouvrir les frontières. Il ne sera plus question de visa et de permis pour aller en RFA. »

 C'est une bombe que lance le chef, sans réaliser la portée du texte qu'il paraît découvrir au travers de sa voix hésitante.

Les journalistes qui sommeillaient semblent mettre du temps à réagir eux-mêmes, tant il l'annône sans état d'âme. Un premier journaliste demande: « Il s'agit bien de notre pays que vous décrivez? » « Oui c'est officiel »,

 « Depuis quand ? »

«  Je viens de recevoir les directives maintenant. »

« Et cela va s'appliquer à partir de quelle date? »

«  C'est validé dès cette heure-ci, dès la fin de ce colloque. »

 

Tous se regardent interloqués, sont-ils foudroyés?

 

 Un grand silence, malaise général, puis dans une frénésie subite, ils se mettent à gigoter, à brailler, à secouer leurs calepins, d'autres tremblent derrière leur caméra, les zooms ou les flashes, un moment suspendus, dégainent nerveusement.

Une vague rouge envahit les visages aux regards hébétés qui soudain dévalent les 40 années de fermeture. Ils se mettent à escalader les bureaux de l'amphi, dans un brouhaha d' exultation jubilatoire. Agglutinés, ils se collent vers la sortie tandis que sur l'estrade, le Polit bureau reste impassible, irréel, entouré des gardes du corps, au pied de leurs drapeaux.

 

Quelques dubitatifs, incrédules,qui sont restés, insistent:

« Alors le mur n'existera plus? »

«  La lourde porte sera complètement ouverte »

 «  Vous avez dit aujourd'hui dès 18h? »,et , après une incroyable apnée,

« Les soldats sont prévenus? Et les familles? »

 

 Dès l'annonce des journalistes qui s'éraillent dans les micros et les porte-voix, les caméras de  télévision qui tournoient en bonnes trapézistes, c'est la bousculade, les sifflements, la ruée :

« Reculez, on ne peut pas ouvrir les portes si vous les bloquez! »

 

Llllennntemmmmennnnt le Polit Bureau, toujours accompagné de ses accolytes, remonte l'allée centrale de l'amphi déserté, le secrétaire général du gouvernement, au passage, arrache un drapeau,  l'enroule autour de sa taille et, dans une crise de fou-rire, se met à virevolter.


Les portes éventrées s'ouvriraient-elles sur l'enfer de la libercrotésie?

 

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