A partir des premières pages de Petit Pays de Gaël Faye, réfléchir à ce qu'est pour nous, ou notre personnage, la notion d'habiter.

parapluies

Pior Petrovitch bourru lippu cradoc misogyne négatif un brin alcoolique, un humour noir et parfois un sourire. Désinvolte, accroché à son antre au 5ème étage sans ascenseur, un 2 pièces loi 1948.

 Même à son âge, le déroulement de la manoeuvre pour entrer reste un jeu d'enfant. Il doit enfoncer son épaule recroquevillée dans le bois fendu tout en tirant vers lui la poignée ronde métallisée pour tourner la clé, une ancienne au long penne dont les découpes usagées frottent dans la serrure, tout en inscrivant une poussée verticale de son buste grâce à ses appuis de pieds sur le parquet, y a même une usure spécifique due à ses semelles soldatesques!! Minute consacrée: Sésame s'ouvre!

 

 Porte intérieure blindée d'affiches de manifs, de spectacles, superposées. Elles alourdissent l'ouverture donnant sur un couloir maculé de coupures de journaux épinglées, encore des affiches, des reproductions de photos de stars de revues de cinéma. Une seule ampoule jaunasse embrasse mal cet espace, les coins débordent de parapluies noirs aux pommeaux de bois sculptés. Tous viennent de chez Arthur, célèbre boutique de chapeaux, cannes et parapluies distingués et de bonne facture. Pior, au décès du commerçant dont les fils n'ont pas voulu reprendre l'affaire, a récupéré un lot de 12 de ces parapluies, vastes et dignes. Depuis que «c'est devenu un dégriff merdouilles» il ne daigne plus jeter un oeil à la devanture.

 

Pior s'est identifié à son quartier, il s'est scotché sur le plan de quartier de son 19ème arrondissement.

 

Sa planète, son univers et ses randonnées à petits pas avec arrêts pour souffler, dans un parcours  immuable. Il n'aime pas le changement. Du 82, il s'extrait au matin, 8 h tapantes, en tirant un caddie à pois noir et blanc, et remonte la rue de Belleville, décrispant ses muscles noueux, jambes et mâchoire

de concert, jusque chez le brocanteur Bruno, féru d'histoire, qui installe son bric à brac.

 

 Après une pause, vue sur le chemin à prendre, il déglutit avant de tourner à droite rue des Chasseurs, sa préférée.

 Là,  il se passe trois doigts dans sa rare chevelure lisse et plutôt grasse et s'élance le torse bombé, alors que la plupart dans ce dédale fouissent plutôt ratatinés et sombres. Cette ruelle serpentine, étrangement plate, débouche sur une placette. La  place Mercoeur  donne asile à un jeune platane tagué « Igor », lui-même squatté  par un gros chat roux, qui se dispute la grosse branche à hauteur du 2ème étage de l'immeuble d'à côté, avec les pigeons d'Andrée que Pior salue d'en bas, un geste sans plus.

 

 L'habitude dirige Pior sur la rue de Verneuil, très animée. Celle-ci  rassemble, en pente douce, des trottoirs un peu plus larges encombrés d'étals de fruits et légumes,et de ménagères aux devantures. Boucherie,  traiteur et boulangers qui se concurrencent dans les parfums de pains chauds. Délires patissiers de toutes les couleurs.

 

 Mais Pior reste fidèle à ses fournisseurs.

 Le caddie au quart plein, la poche qui baille encore, il s'engage dans la rue Paquet. Plutôt sale, encombrée de poubelles, lits rouillés contre un lampion toujours en panne.

Tiens aujourd'hui z'ont brûlé leurs matelas... l'immeuble des réquisiteurs officieux fait jaser... , bon ça fait un bout que ça dure, y a aussi des artistes qui s'y retrouvent et taguent, performances et musiques, réunions, c'est des fêtards mais y sont pas drogués paraît-il.

Lui ça l'amuse, ça lui fait de la distraction dans son quartier, le monde invité à sa fenêtre!!

 

 Il va s'installer dès midi moins le quart à son café resto populo, « Au chat perdu », à sa table favorite, au fond contre la vitre près de l'entrée cuisine même si ça fait du bruit les battants sur les cuisses de la serveuse à l'heure du midi. Le poulet basquaise frites suivi du lapin sauce aux pâtes crème bleue lutte avec les carafes de vin et l'assiette de fromages de Normandie pour rester sur le plateau sans se déverser sur la tranche de saucisse à l'ail ou de ventrêche. Toute de guinguois, l'experte en talons hauts impose son rythme à l'assemblée, déclamant vers le bar la commande des clients: «Une bière pour la 6! ».

 

 

Planter son décor, dévaliser les informations restées secrètes. Pior l'insalubre qu'a t-il vraiment vécu, d'où venu?

Il n'a pas d'amis, enfin il semble ne pas avoir eu de visites d'après Mme Dufer qui vit là, au 4ème, depuis ses jeunes années de vendeuse en bimbeloterie.

On croirait qu'il est là lui aussi depuis longtemps, erreur il est déclaré à la mairie depuis 5 ans seulement, il aura 66 ans le 3 septembre.

 

«Piooor», son nom résonne, une voix familière. Il se retourne au bout de plusieurs appels, du plus tendre au plus incisif, tend le regard vers,.....  Oui c'est sa mère. Il joue sur la plage de sable fin entouré d'autres gamins il a ...8 ans. Un dernier coup de pied dans le ballon, il les quitte à regret....

Il étouffe, pleure, crie.

 Agité, il se réveille en sueur, les draps coincés dans ses jambes repliées sur le côté, une mouche s'obstine autour du plafonnier tandis qu'il se referme dans son rêve. A la recherche de cette ultime image bienheureuse.

 

Il a besoin de son planning scellé, la ritualité d'un quotidien qui ne le blesse pas, dans lequel nulle pensée ne puisse l' interpeller. Il a besoin de ce vide pour exister, ce méat d'actions sans animosité,

le temps lisse du calendrier sur les quatre saisons.

Ses habits ne dérogent pas à l'organisation millimétrée: tiroir du haut l'été, le second reçoit les sous-pulls de l'automne. Le 3ème est rempli d'écharpes, gants et chaussettes d'hiver rembourrés, pour se replier au printemps vers les chemises claires et rayées.

 

Pior Petrovitch bourru lippu cradoc misogyne négatif un brin alcoolique, un humour noir et parfois un sourire. Désinvolte, accroché à son antre au 5ème étage sans ascenseur, un 2 pièces loi 1948.

 Même à son âge, le déroulement de la manoeuvre pour entrer reste un jeu d'enfant.

Minute consacrée.

Avant le cauchemar renouvelé.

 

 

 

Chantal J