Piste d'écriture: une phrase,"Le lendemain je me réveillai avec la migraine".

« Le lendemain je me réveillai avec la migraine » répète Léo…. 

Cet été-là il est parti longtemps, et depuis son retour, je le trouve changé, absent, tout en partageant avec mo, ce même bureau au Ministère, en bon fonctionnaire fidèle.  « Le voyage a été long, dit-il, agité par les bavardages incessants de ces nouveaux touristes du grand nord, presque tous américains, voix fortes et arrogantes...   Tu te souviens que j’étais parti là-haut, il y a longtemps, pour étudier et voir comment se passait l’adaptation des Inuits au monde moderne. Près de vingt ans déjà ! j’ai eu envie d’y retourner, retrouver mes amis d’alors, étaient-ils toujours là ? comment vivaient-ils ? Quels changements ?        

«  Je me souviens ! Tu nous avais un peu saoulés avec ce voyage !! une année sabbatique ! comment s’appelait-elle la femme-offerte ? Kisas ? Cosas ?....

« Kisos ! ne plaisante pas, c’était presque une enfant, dix-sept ans, j’avais été très sage ! Je t’assure, on s’était endormis côte à côte c’est tout, une enfant…..   Cette vie m’avait plu, la chasse, les veillées, le rire des hommes, l’audace des femmes, le désert blanc, impressionnant, et Kisos bien sûr… ».   

Il s’interrompt, repart dans son mutisme inhabituel, c’est quelques jours plus tard, au Dupont à Montparnasse, je l’ai invité à prendre un café ; il tourne sa cuillère, et relève machinalement une mèche de ses cheveux qui commence à blanchir, il me sourit de son air innocent de Don Juan timide.

« J’aurais peut-être pas dû retourner là-bas dit-il……… C’était la période où le soleil ne quitte pas la banquise, où tu cherches la pénombre pour trouver le sommeil, en vain !     Je me demandais souvent si la nuit constante qui succéderait à cela était plus éprouvante encore pour un organisme habitué à l’équilibre de l’ombre et de la lumière…. 

« Le village de six cents habitants que j’avais connu, affichait des bâtisses neuves, des quartiers animés, et avait triplé sa population !    Tadi, le joyeux garçon qui m’avait autrefois servi de guide, tenait un commerce de pièces détachées, réparations en tous genres ! Il avait pris du poids, de l’assurance aussi, et m’invita à rester chez lui, loin du tumulte touristique. J’acceptai, hésitant…  C’est avec lui que j’avais découvert la chasse au morse, les courses dans la forêt jusqu’au lac gelé, les trous dans la glace pour pêcher le repas, et je le retrouvais derrière un comptoir, fumant du tabac noir et fort, riant de sa bedaine, et m’affirmant que c’était mieux maintenant, plus facile, et avec les touristes, plus gai aussi….      

« Le soir on se retrouva dans sa maison surchauffée, sa femme nous avait préparé un plat chaud et gras, on a beaucoup parlé, beaucoup bu, on riait de tout, les Inuits rient souvent d’eux-mêmes, même dans le malheur. Tardi me confia entre deux histoires, que sa mère avait voulu, dix ans plus tôt, mourir en Inuit, comme tous ses ancêtres ; qu’il avait refusé, que c’était maintenant interdit ; rien ne l’avait dissuadée, c’était son frère ainé qui l’avait emmenée pour le grand voyage, sur la banquise. Long silence…

« Au milieu de la nuit, surgirent dans les cris deux ou trois bambins et un grand gaillard rouge et essoufflé tenant par le bras une femme lourde et sans âge, seuls ses yeux restaient vifs et curieux. Ils partagèrent quelques verres et le feu de la cheminée, elle s’approcha de moi, dit quelques mots que je ne compris pas, prit ma main un moment, et resta ainsi……  Avec l’alcool et le chahut des enfants, les rires des grands, je m’endormis sur quelques coussins dans un coin de la salle, l’esprit embrouillé ; enfin je me réveillai dans un jour permanent et pâle, avec le souvenir confus de ce qui s’était passé la veille

…  et la main de Kisos dans la mienne…. »

 

inuit

Kenojuak Ashevak, Canadian, 1927–2013

Talelayu Opiitlu (Talelayu with Owl), 1979

stonecut, stencil on paper, Co-op proof

60 x 68 cm Image: 37.5 x 50 cm

Collection of the Winnipeg Art Gallery; Gift of Indian & Northern Affairs, Canada

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