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Piste d'écriture: la photo ci-dessus (de Cartier-Bresson)..

« Compensa Nationala de Cai Ferate »

Depuis le dernier contrôle des passagers le train s’est arrêté deux fois en rase campagne. La première fois le grincement des wagons a exprimé la souffrance d’une machine que l’on force, prête à se rebeller. Les étincelles  des freins ont même tenté de mettre le feu aux herbes sèches bordant la voie,  les meules abandonnées au milieu des champs en ont frémi. La nuit ne s’était pas encore complètement installée, au loin des lueurs crépusculaires venues de Brasov pouvaient encore sourdre de derrière les collines.

Elena et Rodrick ont profité de ces dernières lumières pour tourner sans nostalgie leurs regards vers la ville qu’ils venaient de quitter. Ont-ils éprouvé des regrets ? C’est possible… Lui, Rodrick, a passé un doigt aux coins des yeux d’Elena qui s’est mise à sourire. Il me semble qu’à ce stade de leur histoire quelque chose s’est dénoué. Elle lui a serré la main et ils se sont tus jusqu’à ce que le train redémarre et que la nuit soit complètement noire.

Cette nuit-là, je m’en souviens, la lune ne s’est levée qu’aux aurores.

Le train a repris de la vitesse et chaque jonction des rails engendrait un battement libérateur comme une compte à rebours avant, avant on ne savait pas vraiment quoi.

Elena a sorti de son sac à dos les victuailles que sa mère avait préparés « Fais les durer tes provisions le plus longtemps possible, tu ne connais pas la durée du voyage ». La mère avait parlé de voyage, Elena parlait de voyage. Chacune savait pourtant qu’Elena ne reviendrait pas, qu’elle ne vivrait jamais la même vie que celle de sa mère. Quand aujourd’hui on part en voyage c’est la curiosité qui nous guide. Mais nous trois, si nous partions, c’était dans l’espoir d’une autre destinée, d’un avenir meilleur, de « réussite-argent-bonheur ». L’Italie, la France, l’Angleterre… nous n’étions sûrs de rien.

Nous avons mangé ce qu’Elena nous a donné, en mâchant lentement pour profiter encore des saveurs des épices et du jambon de notre pays. Rodrick a ouvert une bouteille de bière que nous avons bue comme plus tard nous boirions du champagne, avec délectation. Aucun de nous n’a parlé de ses projets comme si ceux-ci étant en voie de la réalisation il ne servait à rien d’en reparler, encore.

J’emportais toujours avec moi « Le mouchoir de Nuages » de Tristan Tzara. Je leur en ai lu quelques pages et Elena s’est étirée comme une chatte fatiguée. « Appuie-toi contre moi, a dit Rodrick, je n’ai pas sommeil ».

Il lui a fait de la place mais j’aurais préféré qu’il la lui laisse toute, qu’il vienne s’asseoir à côté de moi. Nous aurions été deux à la regarder dormir et à la trouver tellement belle. Il a lutté contre le sommeil, il chuchotait pour maintenir entre nous un fantôme de conversation. Lui, ce qu’il aimait par dessus tout (si je ne compte pas Elena) c’était parler technique et mécanique et ce soir j’étais prêt à le faire. Il était incollable sur le fonctionnement d’un moteur ou d’une machine de production, diplômée de l‘école polytechnique de Bucarest. Pour me moquer je l’appelais « Monsieur l’ingénieur en chef » et il me répondait systématiquement d’une bourrade énergiquement amicale. Les premières fois je m’étais retrouvé par terre mais je ne me laissais plus surprendre. « Monsieur le littérateur » était mon surnom et c’est exact qu’à cette époque-là j’écrivais. Au fond de mon bagage quelques recueils (4) de mes poèmes m’accompagnaient mais quand je lisais à haute voix je choisissais un écrivain reconnu. Tzara bien entendu mais aussi « Sur les cimes du désespoir » d’Emil Cioran qui me servait de référence pour les jours sombres. La réponse d’Elena à mes citations était un éclat de son rire clair et une tape sur la joue, aussi j’aimais faire semblant d’être triste et sombre. Parfois elle ne me laissait pas le temps d’ouvrir le livre et paf! je recevais la tape méritée suivie de l’éclat de rire. Comment rester triste avec une telle amie ?

Bercée par la musique métallique des voies et le balancement du wagon, elle s’est endormie. Je fais semblant de lire. Rodrick se tait et regarde le noir à travers la vitre froide. Je fais comme si j’étais captivé par ce que je lis mais je ne tourne plus les pages. Je rêve, je rêve à ce que je dirais à Elena si elle s’était endormie sur mon épaule. Le convoi vient de ralentir et nous avons traversé au pas une gare aussi endormie qu’Elena, vide, vacante, abandonnée. Notre convoi reprend un peu de vitesse mais le rythme lent est ronronnant comme s’il ne devait pas arriver à la frontière trop tôt. La lumière dispensée par les fenêtres du train crée des ombres haletantes sur les troncs d’arbres, des ombres qui s’étirent entrecoupées d’éclairs. Puis, sans heurt, le train s’arrête dans un silence dérangeant, sans crissement grincement, sans vibration, comme s’il tombait à son tour dans une période de sommeil, jusqu’à l’arrêt complet.

Rodrick me sourit en me disant « Nous sommes dans une forêt, tu ne trouves pas ça étrange ? ». Le noir du dehors semble envahir la tiédeur du wagon. Peu à peu les lumières intérieures perdent de leur intensité et les passagers se diluent dans une pénombre pénétrante qu’accompagne une odeur de résine venue de l’extérieur. Je colle mon visage contre la vitre pour apercevoir, je l’espère, des traces d’humanité qui me feront me sentir vivant.

« Vivant » lui dis-je à voix basse. Il ne me répond plus. Son corps a glissé entraînant avec lui la jeune femme. Le plaid est tombé sur le sol sale du compartiment. Je le ramasse et le replace sur Elena pudiquement. Sa robe s’est relevée dénudant sa peau que j’effleure sans la toucher avant de la recouvrir. Elle est belle Elena, avec sa peau fraîche, ses dents de porcelaine, ses ongles translucides et ses cheveux de soie. Lui aussi, Rodrick, on peut le trouver beau. Je suis le poète et c’est lui qui en a la chevelure, l’allure, la prestance. Si je devais me décrire honnêtement je dirais que je suis banal, un peu rond, les tempes un rien dégarnies sous des cheveux ternes. Des lunettes qui ont tendance à s’embuer. Enfin pas un poète au physique attirant.

J’ouvre mon sac pour en sortir le carnet que j’emporte partout. Le tableau de mes meilleurs amis endormis est à lui seul un poème sur l’avenir. Je suçote le crayon qui a un goût de larme et les mots se refusent à moi. Rageur, j’attrape mon appareil photo, l’éclairage intérieur reprend de la vigueur, j’arme, je déclenche, j’arme, je déclenche, je ne peux plus m’arrêter. Je vais jusqu’au bout, encore, encore, jusqu’au bout du film.

Je tiens aujourd’hui la photo entre mes doigts, près de mon visage. Les souvenirs m’assaillent en vagues déferlantes : le bruit du train, l’odeur des sandwiches, la forêt, les douaniers à chacune des frontières que nous avons traversées, le parfum d’encre et de colle de nos passeports neufs, jusqu’à l’impression de la lumière qui s’étiole et se rallume comme on passe d’un monde à un autre. Longtemps après que nous nous sommes perdus de vue, j’ai continué de penser à eux et j’ai longtemps rêvé d’elle.