Piste d'éciture: imaginer un monde...

 

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 Station Babylone. Philéas, Merlin, Alice, Aladin et Shéhérazade sortent du métro. La Place des Pyramides est déjà noire de monde. La foule est excitée, bruyante, menaçante même, pense Alice qui a toujours tendance à paniquer en pareilles circonstances. Tandis qu'Aladin, Philéas  et Shéhérazade vont s’asseoir en tailleur à même le sol, devant la façade du temple de Diane, Alice prend Merlin par la main pour l'entraîner au pied d'une statue où ils pourront s'appuyer confortablement. Elle s'y sentira même un peu protégée de la foule.

Une musique enveloppante et étourdissante enfle soudain, à mesure que les contours du temple, son fronton et ses colonnes s'illuminent. La façade s'ouvre soudain en son milieu comme un livre géant, faisant place à un corridor en damiers qui se déploie jusqu'à l'infini. Il dessert, de part et d'autre, des salles carrées, remplies de sculptures gréco-romaines et délimitées entre elles par des colonnes ioniques de marbre rose, Bravant sa peur, Alice entraîne Merlin dans ce corridor. Les trois autres, médusés, les regardent s'éloigner dans ce musée imaginaire.

A grand fracas, les portes se referment sur les deux intrépides qui cherchent une issue de secours... lorsqu'un grand escalier à double volée se présente à eux. Sur la Place des Pyramides, le public reste captif devant ce spectacle enchanteur.

Shéhérazade, Aladin et Philéas se concertent pour vérifier qu'ils ont bien vu la même chose : leurs deux amis imprudents ont été pris au piège. Que faire ? Philéas décide d'appeler la police tandis que les deux autres ne perdent pas une miette de la fuite des aventuriers. Alice et Merlin ont descendu les marches et une élégante goélette s'est mise à quai juste sous leurs yeux. Le capitaine leur a fait signe de monter à bord tout en abaissant la passerelle. Des femmes en crinoline et des hommes en chapeau se sont écartés pour les laisser passer.

Comme la police ne répondait toujours pas, vu que le réseau était saturé sur la place des Pyramides, Philéas a fini par raccrocher et s'est concentré sur la suite des événements qui se présentaient plutôt bien. Quels cachottiers , dit-il à ses compagnons, ils nous ont bien eus ! Je vais voir si je ne peux pas moi aussi monter à bord de la goélette. Dans la légende, le tour du monde, c'est moi qui le fais ! 

Les deux autres ont à peine le temps de le voir disparaître que, dans l'océan qui dégouline maintenant jusqu'à eux, ils voient une vague plus grosse que les autres cracher un plongeur sous-marin. Derrière son masque, ils croient, l'un et l'autre, reconnaître Philéas, mais chacun garde sa remarque pour soi. Le plongeur, poursuivi par une pieuvre géante, fait des signes désespérés à la goélette. Le capitaine finit par l'apercevoir et lui fait lancer une bouée et une échelle de corde. Philéas, car c'était bien de lui qu'il s'agissait, retire son masque et sa combinaison et serre les mains des marins pour les remercier chaleureusement.

C'était bien lui , se surprennent à dire en même temps Shéhérazade et Aladin. Chut ! , disent les voisins exaspérés. Taisez-vous ! .

Sur le pont du bateau, Philéas jette un coup d’œil circulaire à travers la foule, mais à sa grande surprise il n'y retrouve pas ses deux amis. Vue d'en bas, sur la Place des Pyramides, la goélette s'éloigne sur l'océan enfin apaisé, suivie dans son sillage par un vol de mouettes affamées. Rideau sur un coucher de soleil flamboyant.

Shéhérazade et Aladin n'ont pas le temps de s'interroger sur le devenir des trois autres que déjà ces derniers réapparaissent, en train de déambuler nonchalamment parmi les pigeons de la Place Saint Marc (ou si ce n'est elle, cela lui ressemble). Habillés à la mode des années folles, ils s'engagent sous les célèbres arcades qui bordent la place. Pour les spectateurs en contrebas, des colonnes de marbre rose se dressent à nouveau pour délimiter les salles d'un musée géant de sculptures gréco-romaines, au milieu duquel court un long corridor en damiers.

Tout à coup, de grandes parois latérales se rabattent comme on refermerait un livre et la musique qui avait enflé démesurément s'arrête brutalement, laissant le temple de Diane encore tout illuminé dans un silence parfait. Quelques secondes suspendues... puis le public applaudit longuement avant de se disperser.

Shéhérazade pince Aladin qui est à côté d'elle pour se prouver qu'il est bien réel. Qu'est-ce qui vous prend ? Vous êtes malade ?, s'insurge un jeune-homme barbu qui la dévisage, visiblement contrarié. Oh excusez-moi, répond-elle confuse. Je pensais que c'était mon pote. Avec tout ce monde, on s'est perdu.

 

Elle entend alors vibrer son portable : on t'attend en terrasse au Babylone. T'es où ?

Tout près. J'arrive, tape-t-elle en reprenant tout juste ses esprits.

 

illustration : http://blog-domi.over-blog.fr/2016/02/les-masques-de-la-commedia-dell-arte.html