Un homme ne passe pas dix minutes l’oreille collée à une serrure s’il ne comprend pas un mot de ce qui se dit. (Alistair Mac Lean - les canons de Navaronne)

Magritte, le sourire du diable

Un homme ne passe pas dix minutes l’oreille collée à une serrure s’il ne comprend pas un mot de ce qui se dit.

C’est ce qui se dit, ce que l’on entend à l’envi devant cette porte aux serrures multiples. Certains déploient une ingéniosité incroyable, des matériels de leur création que je n’aurais pu imaginer avant de les voir pour tenter de saisir et de dévoiler les secrets qui se trament derrière cette porte.

Les hommes sont toujours prêts à inventer pour savoir plus. Des cornets, des tubes, des fils tendus qui vibreront pour transmettre, des trucs et des machins montés sur des structures dont on attend beaucoup… Des inventeurs plus inventifs, des créateurs plus tenaces, des espions en chiffre et en herbe. Tous sont ici pour s’essayer, à écouter ce qui se trame.

— Ecoute cela : Cette année, l’appareil le plus extraordinaire ressemble à une pieuvre qui aurait en place des ventouses habituelles rencontrées sur les huit bras de cette espèce de multiples oreilles et pour figurer le corps de la bête comme deux grosses joues fendues par une bouche charnue, elle-même occupée d’une langue épaisse bien qu’agile. Les sons qui s’en échappent m’échappent aussi.

Que je te décrive maintenant l’opérateur. Il est maigre et gris, écailleux aux yeux jaunes, comme une « angrole » avec des membres déliés et une manière de se déplacer qui me fait craindre sa disparition inopinée si je le quittais des yeux un instant. Il traine derrière lui une sorte de chariot d’ou tentent de s’échapper les bras du dispositif de sa création. Quand il s‘arrête enfin devant la porte monumentale les spectateurs et les curieux, les écoutants forcenés ou intempestifs, les visionnaires de tous bords, les inventeurs ingénieux et ceux qui le sont moins, tous ceux-là cessent ce qu’ils étaient en train de faire pour l’observer. Certains le font avec envie et d’autres avec suspicion, les derniers chuchotis s’estompent pour laisser la place à un silence électrique.

Il n’en est pas à son premier essai mais aujourd’hui, c’est le dernier vendredi de l’année. Tu es au courant que le dernier vendredi du mois de décembre, le conseil se réunit pour décider de ce que sera notre avenir ? Les rapporteurs autorisés ne rapportent jamais rien. Ils se contenteront cette année encore de dire « nous les citoyens, nous pouvons leur faire confiance… ». A mon avis et pas seulement le mien, ils sont payés pour dire ça. Ou alors menacés d’exil ou d’une volée de bois vert, dans le meilleur des cas.

Donc, l’angrole arrête son charriot au plus près de la porte. Il sélectionne sept jeunes gens et leur donne à chacun l’ordre de tendre les avant-bras sur lesquels il dispose un chapelet d’oreilles. « Ne bougez-pas, surtout ne bougez-pas ! » leur intime-t-il de sa voix de crécelle. De quelques sauts et reptations le voici en haut de la porte, à l’endroit où les serrures dessinent une voûte étoilée. Il fixe je ne sais comment chaque oreille de son brin contre chaque trou de serrure. C’est drôle, mais la lumière puissante qui s’échappait de chaque ouverture donne à ces oreilles-là une teinte rosée et j’imagine une circulation sanguine qui bat la mesure.

Premier bras : effectué ! Le suivant est amené par un des jeunes servants et saisi, emporté, fixé à son tour sur les serrures suivantes. Puis le suivant et ce, jusqu’au dernier. Les oreilles ont recouvert tous les orifices quand il reprend son souffle et saute à côté du charriot. Une petite révérence à l’assemblée en haleine et il se saisit de la tête flasque aux joues rondes. Il en ravive les couleurs de quelques claques bien appliquées. La bouche s’arrondit, s’ouvre et s’en échappe, avant de s’y rencogner, cette langue agile que j’avais remarquée tout à l’heure. En réponse l’homme étrange tire une langue très très longue, très très agile aussi, très, comment te dire, très reptilienne, très bifide si tu vois ce que j’entends par là. Enfin une langue de serpent en fait. Il accroche ensuite cette bouche géante à la poignée de bronze de la gigantesque porte dite « porte du conseil suprême ». Sur l’écran sorti de sa poche, de son index terminé d’un renflement suspect et d’un ongle transparent, il tapote et glisse, enregistre des commandes et des informations. Il dit en se trouvant vers nous « Attention, j’envoie la sauce ! » ce qui nous laisse interloqués. Une dame derrière moi chuchote à sa voisine « calamar en sauce piquante » et les deux rient. Une sorte de vibration agite le point central du dispositif, suivie de contraction le long des bras et les premiers mots articulés sortent de la bouche dont les lèvres exagérément rouges articulent des voyelles étranges.

Un mot, un autre, ça s’entrechoque et se bouscule : maman, farine, baleine, aviné… L’angrole se rend bien compte que l’assemblée va se lasser si du sens n’apparait pas bien vite de cet imagier linguistique. Il reprend son écran. Il effectue quelques réglages et ajustements. « Je reprendrais bien une tasse de cidre » est la première phrase intelligible. Elle est suivie d’un entrechoquement de vaisselle, d’un « merci bien » et de vifs applaudissements.

Tout au bas de cette immense double porte, juste à la hauteur où l’on remarque les trainées laissées par les pissats des chiens de la garde présidentielle, se trouve, vous m’en direz tant, une petite ouverture d’une petite, toute petite serrure, avec juste au-dessus un petit crochet et là, sur ce crochet, une petite clef, minuscule clé dorée. C’est un enfant qui vient de ramper jusque là qui s’en saisit et la décroche. Il la porte à sa bouche comme les enfants le font, naturellement, pour la goûter. « Beurk » fait l’assemblée unanimement horrifiée.

Quand la clef est bien humide de toute cette salivation enfantine, l’enfant l’introduit dans la minuscule serrure.

« Non » crie la bouche, « ne fais pas ça! »

Mais va faire entendre raison à un enfant qui a fait une découverte. Les mégères se demandent ce que font ses parents, où donc est la mère de ce petit énergumène qui nous met tous en danger. La bouche de l’octopodidé à oreilles s’emballe en chapelet de cris et vitupérations. Des mots étranges et étrangers se mêlent aux quelques phrases encore intelligibles à défaut d’être intelligentes.

Le minuscule gosse, muni de la minuscule clef, opère trois tours dans la minuscule serrure. Un concert de cliquets, de rouages, de chaînes et de clavettes s’en suit. Les oreilles choient les unes après les autres, atterrissant dans le charriot avec des bruits humides de ventouses quoi lâchent, suivies de près par l’unité centrale qui émet un dernier soupir comme un baiser avant de dormir.

Un moteur endormi se réveille. Les portes s’entrouvrent sans grincer. Des rouages oubliés reprennent du service. A l’interstice des yeux se collent. On ne cherche plus à entendre ce que désormais on peut voir. Le suprême conseil est dérangé, en plein banquet, par la populace curieuse, déçue, pas loin de devenir furieuse. « Ah ! Voilà pour quoi on les paye ! » « Regardez donc comme ils sont gras » « Ils s’empiffrent les pouffres »

 

Les gens, dès qu’ils le peuvent s’engouffrent d’un seul élan. Je préfère ne pas voir la suite qui risque fort d’être cruelle pour tous ces conseillers, leurs rapporteurs. Les présidents et autres vont devoir adopter un langage clair pour présenter un projet cohérent pour le futur.

A partir d’aujourd’hui, quelques paroles lénifiantes ne suffiront plus. « On ne veut plus rien entendre, on veut voir… » scande la foule en colère.

Aucun homme ne passera plus dix minutes l’oreille collée à une serrure  à essayer de comprendre, il trouvera un moyen d’ouvrir la porte.

illustration: Magritte, Le sourire du diable, 1966, crayon de couleur.