A partir d'un poème de Jacques Darras, Chimay, in L'Indiscipline de l'eau (Ed. Gallimard NRF, 2016). Je suis partie des deux premiers vers.

 

 

Qu’est-ce qui nous fait tellement aimer une frontière ?

Pourquoi ce tremblement au moment de la traverser ?DSC_0318

Pourquoi cette lassitude à ne la traverser pas ?

Lorsque toutes les frontières s’éloignent, sont derrière soi,

Dans la frontalité du temps d’avant… ?

Franchissements aimés, érotiques,

Affranchissement du temps banal,

Lorsqu’esclaves évadés de nous-mêmes

Nous foncions vers le voyage et le risque…

 

Difficulté du franchissement.

Ce n’est qu’un pas, mais il est infini,

Avant de laisser derrière soi le connu,

D’héberger l’insolite…

 

Il le sent si lourd, ce possible, désormais.

Il ne le tentera pas,

Il ne tentera plus la rencontre

Avec lui-même dans l’autre.

Il ne tentera plus le grand retournement.

Ce regard de l’autre sur lui-même,

Ni – surtout pas – la rencontre dans une vitrine avec ce voyageur,

Portant ses propres valises mais

Parlant une langue détachée,

Possédant son passeport mais

Léger d’une autre identité – non il ne les tentera plus.

Il ne veut plus ne pas se reconnaitre lui-même,

Il serait capable de ne pas revenir.

Et il lui restera quoi ? Rien, puisqu’il n’a plus que lui-même…

 

Plus que toi-même, dis-tu, ou que ce découragement

Que tu identifies comme toi-même désormais ?

Cette peur de faillir, de manquer… ?

De te manquer toi, de manquer de quoi ?

 

J’ai failli passer me dis-tu au téléphone mais

Hier je n’ai pas même reconnu la frontière.

Tu sais me dis-tu encore, il n’y a même plus de barrière maintenant

A peine un panneau,

Ou plutôt un mât

Avec plusieurs directions inscrites dessus

Plusieurs flèches.

Comment veux-tu que je m’y retrouve

Dans cette rose de grands vents ?

Suis-je une girouette, dis ? Pourquoi me fait-on ce coup-là ?

 

Je ne m’attends plus à ce que tu sonnes à ma porte

Même cette frontière de deux rues

Tu ne la franchis plus.

Tu avais le visage animé pourtant

La dernière fois,

Le rouge aux joues et ton sourire

Aurait fait trembler les nouveaux murs de Berlin

De notre planète.

Ton intelligence

Ta folie

La justesse de ton ventre

L’élan communicatif

De tes émotions.

Ton sourire aurait fait trembler les nouveaux murs de Berlin

De notre planète.

Mais tu restes assis sur tes fesses maintenant

Tu tiens tes pieds dans tes mains

Tu réponds encore au téléphone

Quand tu n’as pas trop bu

Ou trop pleuré.

 

Les émotions m’ont matraqué, me dis-tu,

L’espoir, l’absence d’espoir,

La faillite et l’attente, surtout l’attente,

Quand je m’attendais à devenir tout

Un tout petit tout sur une grande scène,

Et que je me suis retrouvé rien

Avec juste mes valises de doute et d’échec

Au bout des bras.

 

Que te répondre, mon ami, mon amour, mon frère,

Sinon que je suis lasse

De ce que tu ne recoures qu’à moi.

Il nous faut de l’aide, dis-je.

Consulter, m’humilier, m’empoisonner ? cries-tu.

Qu’est-ce que c’est que ce foutraque ?

Je raccroche en attendant

Que tu t’exorcises tout seul.

 

Non, tu n’iras pas, me dis-je,

Tu ne te franchiras plus toi-même.

Tu es devenu ta propre frontière,

Effondré dans ton propre canyon,

Et je ne sais pas ce qui me retient

De marcher sur toi.

Parce que toi c’est sur ma confiance que tu marches,

sur ma tristesse, l’insondable tristesse…

 

La lucidité

Peut être un pont insolite.

La sonnette vient retentir,

Tu es en bas, tu m’attends.

Accompagne-moi me dis-tu,

Tu vois je me suis un peu retrouvé moi-même,

Mais je crains fort de m’oublier

Au coin d’un bar, aux barges de rien.

 

Tout amour véritable est crainte de l’amour, crainte de la frontière.

Tu es là, droit et tremblant dans la lumière d’aurore.

Je suis fou me dis-tu, mais je suis neuf.

Je veux retrouver ce goût de nous,

Je me suis souvenu quand je traversais en toi

Cette nuit je me suis souvenu de toi,

De tes yeux à l’instant du voyage.

Je suis là et je veux

Décourager la peur.

Me surmonter moi-même.

 

Je te prends le bras

Je te prends dans mes bras

J’ai peur et j’ai mal

De devoir t’abandonner tout à l’heure

Aux sorciers modernes.

Mais y a-t-il moyen d’agir autrement ?

Non. Toi-même me le confirmes.

Une dose raisonnable d’empoisonnement,

Plaisantes-tu.

Qu’est-ce qui me fait tellement aimer une frontière ? continues-tu.

Qu’est-ce qui me fait tellement t’aimer toi ?

Pourquoi ce tremblement au moment de te traverser ?

Pourquoi cette même émotion qui me rend beau, surdosée me rend fou ?

 

Je te prends dans mes bras, mon fou magnifique,

Puis je te prends par le bras et nous commençons à marcher.

Sur ce trottoir gris, dans cette lumière d’aurore,

Nous allons vers la fin ou

Un recommencement.