Piste d’écriture : narration, dialogue, paroles rapportées…

Son refuge

roselyne refuge
                           La fontaine Médicis dans le Jardin du Luxembourg à Paris.

- Tu sais que j'adore venir me réfugier ici, près de la fontaine, sous les grands platanes.

Elle souleva une de ces lourdes chaises de métal qu'autrefois des chaisières faisaient payer et la plaça exactement sous le rai de lumière qui filtrait entre les branches dénudées.
- Fais comme moi, prends-toi aussi une chaise.

- Laisse-moi d'abord te photographier dans cette lumière.

Elle répondit qu'elle détestait que je la prenne sans arrêt en photo, que c'était une drôle de manie et qu'est-ce que j'allais en faire de toutes ces photos d'elle.

« Un ami a proposé de les tirer et de les exposer dans son studio. Il m'a dit qu'elles se vendraient très bien auprès des touristes américains. Ils adorent acheter des portraits de Parisiennes modernes et désinvoltes qui posent dans des lieux cultes de Paris » Et tout en lui donnant ces explications j'ai bien dû appuyer trois ou quatre fois sur le déclencheur, car cette petite dispute avait fait naître sur son visage une charmante moue. Son air contrarié animait ses jolis traits et c'est toujours ce que je recherchais dans mes portraits. Elle ajouta que j'exagérais vraiment et qu'elle ne m'autoriserait pas à vendre ces photos avant de les lui avoir montrées et qu'elle m'ait donné son accord.

–       Bien sûr, Camille, je te les montrerai et je suis sûr qu'elles te plairont !

 

Déjà, elle ne m'écoutait plus. Elle s'était plongée dans « Le marin de Gibraltar ». C'était la première fois que je la voyais lire un roman d'aventures. Même l'auteur, je ne la connaissais pas trop. J'avais repéré à la bibliothèque du Panthéon quelques-uns de ses ouvrages qui portaient de drôles de titres : Lol V Stein, Moderato Cantabile, Le vice-consul de Lahore... Je m'étais juste contenté de les feuilleter. Jusque-là, Camille m'avait surtout fait lire Sartre, Camus, Aragon... j'avais tout avalé, sans tout comprendre, je dois l'avouer. Peut-être que Marguerite Duras, une femme écrivain, ça me changerait, j'avais envie de lui en demander plus sur elle, mais je sentais que ce n'était pas le moment de la déranger. La tête renversée sur le dossier incliné, elle se laissait baigner par le soleil. Je décidai de prendre encore quelques clichés, mais de loin, cette fois-ci, grâce au téléobjectif, de façon à ce qu'elle n'entende même pas le déclencheur.

« Je vais faire un petit tour, je reviens dans un moment ». Je n'étais pas sûr qu'elle m'ait entendu, mais ça n'avait aucune importance. Elle pouvait rester là des heures et je l'aurais retrouvée comme s'il ne s'était écoulé que cinq minutes. Au contraire, elle pouvait tout aussi bien s'en aller au bout d'un quart d'heure et décider d'aller prendre un chocolat chaud au café Médicis, qui se trouve à mi-chemin entre la fontaine et le grand bassin.

 

Je l'avais trouvée encore bien pâle ce matin. Quinze jours qu'elle n'était pas sortie de chez elle, à cause de cette mauvaise grippe qu'elle avait attrapée aux premiers jours de janvier. J'avais essayé de lui rendre visite tous les jours en rentrant du bahut. Je lui montais quelques oranges ou quelques légumes pour qu'elle s'alimente correctement. Elle, elle se serait contentée de café au lait toute la journée. Je la trouvais enfouie sous sa couette, une grosse écharpe autour du cou, dans son trop grand appartement, au 3ème étage du quai des Grands-Augustins. Pendant ces quinze jours, elle n'avait pas touché à sa thèse sur les relations difficiles entre Sartre et Camus. Elle m'avait déjà raconté plein d'anecdotes croustillantes sur les querelles célèbres entre les deux hommes, mais depuis sa grippe, tout ce qui s'y rapportait la dégoûtait. C'était sans doute pourquoi elle avait décidé de se distraire avec Marguerite Duras, mais elle ne m'en avait pas touché un seul mot. J'attendais patiemment que le bon moment se présente. En fait, je ne savais pas bien pourquoi j'attendais car j'avais l'habitude de lire tout ce qui me tombait sous la main. A l'époque, je lisais tout le temps. En prenant mon petit-déjeuner le matin, en marchant pour aller au lycée, pendant les cours avec mon livre sur les genoux et bien sûr le soir au lit.

 

Je venais de faire un tour complet du Luxembourg et en repassant devant la fontaine Médicis, je vis que Camille n'y était plus. Elle n'était pas non plus au café comme je l'avais prévu. J'allais repartir par le Boulevard St Michel lorsque je l'aperçus au loin, assise devant le grand bassin.

–       Tiens, tu as quitté ton refuge auprès de la fontaine !

–       Oui, il n'y avait plus assez de soleil et j'avais besoin de me réchauffer.

–       Tu veux qu'on aille prendre un chocolat chaud ?

–       Non, on va rester ici. J'ai envie de te parler du marin de Gibraltar. 

 

 

Texte librement adapté du roman de Jean-Michel Guenassia « Le Club des Incorrigibles Optimistes » (Albin Michel 2009).